Jazz live
Publié le 21 Août 2021

Malguénac 2 : Oli Steidle & the Killing Popes m’a tué

Deuxième journée, le soleil du couchant rata de très peu son rendez-vous avec une lune presque pleine, mais nous étions à l’heure pour entendre Andrée, Rymden, Faustine, Olid Steidle & the Killing Popes et Howlin’ Grassman vs Stompin’ Bigfoot.  

Raté la traditionnelle table ronde artistes et musiciens que j’ai cru annulée en faisant la queue à l’entrée de l’enceinte qui tardait à l’extérieur, alors que si j’avais bien lu le programme, je me serai rendu au boulodrome. J’ai passé ma carrière à me rendre à des concerts qui avaient lieu dans une autre ville que celle où je m’étais rendu, ou la veille, le lendemain, voire un autre mois. Ça a l’avantage de faire rire mes amis et confrères. C’est toujours ça.

D’ailleurs, je m’apprêtais à écouter Faustine. Or c’est Andrée qui est monté sur scène, les programmes ayant été inversés. De toute façon, Andrée, c’est un peu Faustine, c’est comme sur la plage de Balbec, il faut du temps pour les distinguer l’une de l’autre. Faustine, c’est le groupe de la chanteuse et pianiste Faustine Audebert – j’y reviendrai –, Andrée, c’est le trio de la chanteuse et guitariste Faustine Audebert avec Alexi Orgeolet (chant, lapsteel guitare) et Nicolas Pointard (batterie), ce dernier jouant dans les deux formations. Vous suivez ? On est bien toujours à Malguénac, au Bal monté, le 20 août, et il est 19h30.

Lapsteel guitare donc. Inspirée de la guitare hawaïenne, il s’agit d’une planche de bois tendue de six cordes accordées en open tuning (les six cordes à vide donnant déjà un accord) surelevées au-dessus d’un micro côté main droite et chevalet, au-dessus de la touche côté main gauche, touche que l’on ne touche pas, se contentant de faire glisser sur les cordes une barre métallique. Le nom de lapsteel vient de ce cette guitare, comme la guitare hawaïenne, se jouait posée à plat sur les cuisses (lap pour les cuisses, steel pour la barre métallique). Elle fut l’instrument obligé des orchestres de western swing des années 1930, puis s’imposa dans les studio de Nashville où elle se dota de pied et de pédales permettant de changer l’accord à volonté et devint la pedal steel guitare. Mais Alexi Orgeolet joue debout, la guitare bien à plat, mais en bandoulière, comme le dont les joueurs de dobro (attention mot piège… Je vous laisse vous documenter).

Art de la glisse, art de la snioule comme dirait Blueraie qui déteste la country music et qui, en bonne savoyarde, sait qu’en arpitan, ce mot signifie fainéant. L’instrument peut conférer une certaine langueur et Andrée semble être au premier abord une personne bien indolente, moyennant quelques explosions de caractère, notamment lorsque Faustine Audebert, hors répertoire, s’agace de ne pas sentir son public réagir, qu’elle interpelle, en grande partie rassemblé en fond de salle, près du bar. C’est de la personnalité d’Andrée que le répertoire de ce nouveau groupe semble vouloir faire le tour, à deux voix évoquant bien le monde de la country music dans la langue qui va avec, mais avec la batterie décalée, toujours plus personnelle de Nicolas Pointard qui contribue, avec cette guitare glissée parfois dotée de discrets et pertinents effets électroniques, et avec cette autre guitare dont Faustine Audebert joue « à sa façon », à dessiner l’identité de ce tandem chanté.

Rymden : Bugge Wesseltoft (piano, piano électrique, effets divers), Dan Berglund (contrebasse), Magnus Öström (batterie).

Jazz critic someillant, d'après photo © Xavier Prévost

Jazz critic sommeillant, d’après photo © Xavier Prévost

Hier, la basse d’Étienne Callac sonnait comme un bombardier. Ce soir, celle de Dan Berglund sonne comme un escadron complet. La sonorité de sa belle contrebasse en bois d’arbre se perd dans les vibrations des structures alentours qui la recouvre. Mais il faut bien dire que Bugge Wesseltoft sait remuer une foule et donner en spectacle son affairement sur ses machines à rêve, ses mélodies insidieuses et ses irrésistibles montées en chauffe. Et je vois autour de moi le public hocher la tête en rythme d’un air de complicité avec ce diable d’homme, guidé par les gestes de Magnus Öström aux grâces de métronome. Ah ! Je me réveille et le concert est déjà fini. Encore les effets de cette satanée mouche tsé tsé dont j’ai été la victime lors de mes années de service dans la coloniale. Je m’ébroue un peu et file au Bal monté.

Faustine : Faustine Audebert (chant, piano électrique et effets), Morvan Leray (guitare électrique, chœurs), Antonin Volson (basse électrique), Nicolas Pointard (batterie).

 

J’ai déjà évoqué dans ces pages le parcours de cette chanteuse-musicienne qui ne chante pas de jazz mais dont l’art lui est totalement perméable. Classe de piano au Conservatoire de Rennes, musicologie, chant qui l’amène à la musique traditionnelle bretonne notamment lors d’un passage dans la Kreiz Breizh Akademi d’Erik Marchand (notamment sous la direction de Bojan Z et Keyvan Chemirani), classe de jazz du Conservatoire de Saint-Brieuc avec Jean-Philippe Lavergne et Mathias Pétri, et du Conservatoire de Brest avec Frédéric Bargeon-Briet, participation au Nimbus Orchestra lors d’une résidence sous la direction de Steve Coleman en 2011, stage d’étude du rythme l’année suivante à Londres avec le F-Ire Collective, sous la directon de Barack Schmool et Stéphane Payen… d’où elle ramènera quelques informations décisives lorsqu’elle se joindra au compositeur et flûtiste Gurvant Le Gac pour former le groupe Charkha.

Soit une personnalité complexe à laquelle s’ajoute un vif intérêt pour la poésie de langue anglaise (notamment Elisabeth Bishop très sollicitée dans le répertoire de ce groupe Faustine) et pour les « angles morts » (ou « vifs » selon les points de vue) du rock. Son site mentionne les univers de Portishead, Kat Bush et PJ Harvey. Ma carte senior me renvoie à des tournures « en provenance » de Canterburry qui ont accompagné mes jeunes années. Soit la douce amertume et les noirceurs de l’âme que savent visiter les poètes, qu’ils manient la plume, la corde vocale ou l’instrument. C’est ce que m’inspire ce répertoire, ces arrangements, le choix qu’elle fait de ses instrumentistes, notamment de Nicolas Pointard qui sait faire de la pulse d’une batterie tout à la fois un paysage et la vision que l’artiste sait en projeter sur sa toile, l’usage enfin qu’elle fait du clavier et de ses effets tout en assumant les tours et des détours de ses inventions mélodiques d’une voix sûre. Hommage sera évidemment rendu par elle à James Mac Gaw, grand habitué du festival, et auquel la musique composée et arrangée de son dernier disque « Faustine » (2015) doit beaucoup.

 

Avant de rédiger sur le groupe suivant, je crois que je vais aller me faire une tasse de thé en me demandant comment je vais m’en sortir, car si au fil des années les mots me font toujours plus défaut dans l’exercice du commentaire musical, ce que nous avons entendu hier soir en fin de soirée dépasse l’entendement. À tel point, que j’ai pas été foutu de prendre une seule note de tout le concert.

Oli Steidle & the Killing Popes : Philipp Gropper (sax ténor), Frank Möbus (guitare électrique), Dan Nicholls (claviers et électronique), Phil Donkin (basse électrique), Oliver Steidle (batterie, compositions).

 

Est-ce du free ? Est-ce du punk ? Est-ce de la pop ? Est-ce du metal ? Est-ce du jazz ? Est-ce du Conlon Nancarrow, ce compositeur qui composait sur rouleaux perforés pour piano pneumatique auquel il faisait jouer des compositions injouables ? Est-ce un programme informatique ? Est-ce un concerto-grosso de trieuses postales ? Une chose est sûre, ça vient d’Allemagne où l’on connaît déjà assez bien Frank Möbus, guitariste du genre à ne pas jouer des bluettes, notamment au travers Der Rote Bereich avec le clarinettiste Rudi Mahall et justement Oliver Steidle qu’on a pu entendre par ailleurs au sein de la formation Monk’s Casino du pianiste Alexander von Schlippenbach. Frank Möbus dit de lui : « Avec lui les rythmes les plus complexes deviennent compréhensibles. Il anticipe la forme de la composition. » Compréhensible, je ne sais pas, mais c’est apparemment le cas pour ses complices si l’on en juge par la facilité avec laquelle, sans partition, tous circulent dans les dédales rythmiques imaginés par Steidle et d’où il déduit un effarant matériel mélodique exécuté à la croche près dans des unissons improbables. Ces rythmes, parfois des cellules momentanément lisibles, se succèdent comme dans une continuelle et torrentielle modulation par d’intempestives équivalences, fractions, multiplications et démultiplications, parthénogenèse, micro-fissions et fusions nucléaires dégageant en guise d’énergie des myriades de cellules mélodiques souvent orchestrées en homophonie et d’une enfantine limpidité cependant suprebtice par effet d’accumulation qui en résulte, à quoi s’ajoute le déchiquettement d’improvisations par bribes. Et quand la musique s’interrompt, on se surprend à regarder autour de soi pour voir qui a résisté, qui est resté… et le public de Malguénac est là, un peu décoiffé, mais hilare, enthousiaste, heureux. C’est ça le culot de Malguénac.

Coda nocturne

Je snobe les deux brestois de l’Howlin’ Grassman vs Stomping Bigfoot qui s’attarde sur la scène du Bal monté, pour prendre la route du retour sous une belle lune presque pleine et qui fait se sentir moins seul. L’âme vagabonde, je glisse dans le lecteur de ma voiture le disque de Faest acquis au stand du disquaire resnais Les Enfants de Bohème partenaire du festival. Faustine Audebert y est orchestrée par son fidèle bassiste Antonin Volson (multi-instrumentiste ici à la contrebasse – sur le disque, les ressources du studio le font entendre également à la basse électrique, aux flûtes, aux percussions, à l’électronique) – et par elle-même d’une guitare dont elle use avec une économie d’autodidacte et des gestes qu’elle semble s’être inventés par et pour elle seule. Je me souviens d’un petit film produit à l’occasion du festival No Border  surpris en octobre sur internet où Faustine Audebert commente son amour du répertoire traditionnel de la Bretagne francophone, trop négligé à son goût et, à son avis, nullement démodable. Il est vrai que les paroles de Les Métamorphoses (thème de la femme fuyant son prétendant par une succession de métamorphoses qui connaît différentes variantes dont une que l’Hamon-Martin Quintet sut splendidement métamorphoser en y glissant une prodigieuse citation du Winding Way de Dave Holland), ces paroles donc qui font « Je suis venu, la belle, te demander » feront sourire aujourd’hui, tout autant que « Le rossignolet du vert bocage ». Traduisez les en breton ou dans la langue des Beatles, et ça passe comme une lettre à la Poste, voire on crie au génie. Et lorsque j’arrive au dernier titre du disque, j’ai dépassé mon village depuis un bon quart d’heure et suis arrivé à Hennebont. Alors, je fais demi-tour et remet le disque à son début sous l’ondée qui vient de voiler ma lune… Franck Bergerot (photos © X. Deher, sauf indication)