Philippe Baden Powell et Marcel Powell au Bal Blomet : De la Genèse au jazz, en passant par le Brésil. - Jazz Magazine
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Publié le 27 Oct 2026

Philippe Baden Powell et Marcel Powell au Bal Blomet : De la Genèse au jazz, en passant par le Brésil.

Depuis Caïn et Abel, les frères ont quelques comptes à régler. Il faut dire que la fraternité avait plutôt mal commencé : une histoire d’offrandes, de jalousie et de meurtre dans un champ. Quelques millénaires plus tard, heureusement, certains frères ont trouvé une manière plus élégante de régler leurs différends : la musique. Au Bal Blomet, Philippe Baden Powell au piano et Marcel Powell à la guitare ont choisi de faire mentir la Genèse. À défaut de s’entretuer, ils se répondent. À défaut de se disputer l’amour de Dieu, ils célèbrent celui d’un père, le brésilien de génie Baden Powell, et d’une musique qui leur a été léguée comme on transmet un secret de famille.

Au commencement était le choro

Il y a des héritages plus encombrants que d’autres. Porter le nom de Baden Powell, l’un des plus grands guitaristes brésiliens du XXe siècle, pourrait suffire à donner le vertige. Mais les deux frères semblent avoir trouvé la parade : plutôt que de vivre dans l’ombre du père, ils jouent avec sa lumière. Le Bal Blomet, ses 230 places et son intimité de salon, se prêtent merveilleusement à cette réunion de famille. Tout commence par un choro de Paulinho da Viola. Une musique familière, celle avec laquelle les deux frères ont appris à jouer. Marcel à la guitare, Philippe au piano. Les premiers échanges ont la simplicité des conversations entre gens qui se connaissent depuis toujours. Pas besoin de terminer les phrases. L’autre a déjà compris. Puis vient Tempo de Amor, que l’on retrouve dans Saravah, le film de Pierre Barouh tourné à la fin des années 1960. Le morceau commence avec la douceur d’une relation naissante. Quelques notes timides, presque des confidences. Puis l’amour grandit, prend de l’assurance, s’enhardit. Les accords brésiliens se colorent de blues, les rythmes s’animent, la fantaisie s’invite. On croirait entendre une histoire sentimentale racontée sans paroles, avec ses hésitations, ses élans et ses réconciliations.

Chopin sous le soleil de Rio

Avec Consolação, composition de leur père, la guitare de Marcel, seul sur scène,  prend son envol dans un tempo vif. Après lui avoir laissé l’espace, le piano le rejoint, suggère, relance. Ou peut-être est-ce l’inverse. Il devient difficile de savoir qui accompagne qui, et c’est précisément là que réside la beauté de ce duo : aucun ne cherche à avoir le dernier mot.

Philippe Baden Powell possède un toucher singulier, une élégance mélodique qui fait parfois songer à Chopin égaré sur une plage de Rio. Dans ses ballades, les harmonies se parent de couleurs altérées, les phrases respirent, les silences deviennent aussi expressifs que les notes. Un romantisme sans emphase, où la saudade brésilienne semble avoir donné rendez-vous à la mélancolie européenne. Et puis arrive Berimbau. La mélodie surgit, se transforme, se réharmonise avec une liberté souveraine. Un ostinato à la main gauche, une improvisation à la main droite, et voilà que la musique se met à raconter autre chose que sa propre histoire. Il y a une véritable dramaturgie dans cette manière d’accumuler les tensions, puis de les dénouer. Le public reconnaît l’air et se met à chanter. Alors les musiciens retirent des notes, allègent les accords, font du vide pour laisser entrer les voix. C’est peut-être cela, finalement, le secret de la musique : savoir se retirer pour faire exister l’autre.

Du bourbon, du génie,  et un peu de Chopin pour Samba em Preludio

Entre deux morceaux, les frères racontent les aventures de leur père avec Vinicius de Moraes. Nous voilà transportés dans le Rio des années 1960, à l’époque où Baden Powell, encore très jeune, rencontre le poète et diplomate déjà célèbre. On raconte qu’un premier rendez-vous fut manqué. Vinicius, qui n’était pas homme à laisser échapper un talent, finit par mettre la main sur le guitariste. Commence alors une collaboration aussi féconde que joyeusement arrosée. Pendant près de trois mois, les deux hommes vivent au rythme des mélodies, des paroles et du bourbon. Les heures n’ont plus beaucoup d’importance.« J’ai une mélodie qui m’est venue ce matin », annonce un jour Baden. Vinicius écoute. On joue, on boit, on recommence. À deux heures du matin, la mélodie est toujours là. Vers trois ou quatre heures, Baden s’impatiente : où sont les paroles ? Mais Vinicius a une question : cette mélodie ne ressemblerait-elle pas étrangement à du Chopin ? À quatre heures du matin, cette heure où, selon la formule racontée sur scène, « les lacets se défont tout seuls », le soupçon de plagiat provoque quelques remous entre les deux compères. Vexé, Vinicius reveille sa femme en pleine nuit, pianiste classique, pour qu’elle confirme que cette mélodie, composée par Baden, est bien un plagiat de Chopin. Tentative avortée, elle ne reconnaît pas.  « Toi aussi tu es contre moi ! », lui aurait dit Vinicius, avant de trouver une défense admirable : « Alors Chopin, il a oublié de la faire ! ». Ainsi est né le morceau mythique  Samba em Preludio. Il fallait bien un Brésilien pour considérer que Chopin avait laissé quelques mélodies inachevées, et que le devoir de la postérité consistait à les terminer. Un hommage à Pixinguinha, figure tutélaire du choro, prolonge ce voyage à travers la musique brésilienne.  Marcel glisse également à la fin une valse de sa composition. Une manière discrète de rappeler que l’héritage n’est pas un musée et que les enfants ont aussi leurs propres histoires à raconter.

Qui est le gardien de son frère ?

Il y a dans cette soirée une leçon de fraternité qui dépasse largement la musique. Le jazz, comme la vie, oblige chacun à trouver sa place sans prendre celle de l’autre. Il faut savoir affirmer sa voix, mais aussi écouter. Improviser, c’est accepter que l’autre puisse vous surprendre, vous entraîner ailleurs, parfois même vous sauver d’une mauvaise idée. Philippe et Marcel Baden Powell n’ont pas seulement hérité d’un nom. Ils ont hérité d’une langue commune, celle de leur enfance, de leur père, de ces mélodies qui ont traversé l’Atlantique et les générations. Et ils continuent de la parler avec leurs accents personnels. Dans la Genèse, Dieu demandait à Caïn : « Où est Abel, ton frère ? » Et Caïn répondait : « Suis-je le gardien de mon frère ? » Ce soir, au Bal Blomet, la réponse était là, toute simple. 

Retrouvez la programmation du Bal Blomet

Hanna Kay / Visuel : (c) Amélie Raux, Edouard Rencker