Quand Yonathan Avishai joue les standards
… Et pas seul. Ils sont trois avec Yoni Zelnik et Donald Kotomanou, pour l’ouverture du 21ème Pianissimo, ce festival, autrement dit cette saison d’été toute en piano qu’accueille le Sunside de ce 1er juillet au 17 septembre. Plus une semaine de canicule et de privations en post-scriptum.
En fait d’ouverture, je suis arrivé près de trois heures trop tard, puisque le coup d’envoi de ce Pianissimo 2026 était donné à 19h00 (j’étais encore loin) par Pierre-Alain Goualch, Diego Imbert et Franck Agulhon. Autrement dit, j’arrivais même en retard au concert 21h30, pour débarquer au milieu d’un morceau dont les harmonies et les fantômes mélodiques narguèrent ma mémoire, mais il y avait dans le calme, l’humour tranquille, la sensualité douce, l’allant rythmique aussi délicat qu’irrésistible quelque chose qui me fit défiler mentalement les réminiscences de Count Basie et Jo Jones, de Duke Ellington… jusqu’à ce que s’impose à moi le souvenir du grand trio d’Ahmad Jamal. Ah, bon ? me dira à l’entracte Donald Kontamanou interloqué par cette “impression” qu’il semble cependant recueillir comme une information donnant à réflexion. Auparavant Yonathan Avishai, qui a des amabilités pour son public relevant de l’art d’accueillir à sa table, aura annoncé la teneur de ce nouveau répertoire : les standards, dont, me précisera Yoni Zelnik, il a proposé une série d’arrangements envoyés d’Israël où il réside à ses deux comparses, et répété la veille. Un fraîcheur qui ne sera nullement fragilité; des évocations qui ne sont ni conscientes ni le signe de quelque asservissement esthétique tout ici flottant très haut, au-dessus des références qui pourraient venir à l’esprit.
Les standards ! C’est un peu comme annoncer un plat de pâtes. Avishai annonce ses recettes avec des mystères de grand chef, nous mettant d’autant mieux l’eau à la bouche qu’il ne nous dit rien des ingrédients auxquels il a eu recours. Il nous laisse deviner, nous laisse nous égarer.
J’ai perdu la mémoire des standards, si je ne l’ai jamais eue. Je reconnais une mélodie mais ne parvient plus à lui donner un titre ; je me la fredonne intérieurement sur les harmonies qui défilent en espérant que quelques paroles me reviennent. En vain ! Ah ! Voici Like Someone in Love (la semaine dernière j’en sélectionnait une version de John Coltrane pour un CD prochainement destiné aux abonnés de Jazz Magazine et c’est encore tout frais).
Notre pianiste nomme Speak Low, mais attendez nous dit-il, il faut que je vous lise les paroles ce qu’il fait comme on raconte aux enfants avant qu’ils ne s’endorment. Il nous annonce un morceau qu’il aime particulièrement mais sans nous indiquer le titre, saluant Sly Stone au passage. Tiens ?! Je tends l’oreille. C’est Doris Day qui me revient en mémoire, sur un court fragment du cycle et les paroles de Que sera sera, mais je ne parviens pas à l’inclure dans un cycle cohérent. La réponse était dans cette évocation insolite de Sly Stone qui enregistra Que sera sera vers 1972-73 pour l’album “fresh”avec des accents gospel trompeurs.
Survient un Duke Ellington que je connais par cœur, presque un indicatif de l’orchestre… pas un titre en vue! J’enrage ! Il suffirait que j’interroge la pianiste Leïla Olivesi qui est assise pas loin, mais j’ai trop honte. Me revient ce titre en écrivant cette chronique : Things Ain’t What They Used To Be. Mais la mélodie qui me revient en mémoire est-elle celle que j’ai entendue hier ?
Au-delà de ce jeu de cache-cache, ce qui est ici fascinant, c’est cette façon qu’ont ces trois musiciens d’ouvrir un petit théâtre différent pour chacune de ces chansons, comme on assisterait à une série de tendres saynètes qui en mettraient en scène les anecdotes et personnages dans des décors et des costumes constamment renouvelés, sur des tempos en transes délicates et irrésistibles. « Je ne sais pas jouer vite » confie le pianiste à l’entracte devant ses complices et ses admirateurs qui sourient et protestent. C’est vrai que la vitesse des doigts n’est pas son truc, mais les idées abondent, fraîches et inattendues ; et parfois elles fondent sur le clavier comme un orage nécessaire, bienfaisant. Il joue enfin Mélancolie de Léo Ferré et le petit théâtre referme ses portes. Il les rouvrira ce soir 2 juillet à la même heure au même endroit, le Sunside. Franck Bergerot
Une semaine de canicule et de privations en guise de post-sciptum.
Si les correspondances de nuit entre métro, RER, salle d’échanges sordides et marches à pied plus ou moins longues ne m’ont jamais empêché de me rendre au concert ni de quitter pour cela ma banlieue où j’ai vécu le plus clair de mon existence, avec l’âge j’ai perdu un peu d’allant et, ces derniers jours, la canicule m’a fait éviter les transports en commun pour Paris. Quels lieux et quels artistes avaient retenu ma subjectivité et dont je me suis privé ?
Louis Sclavis bien sûr, le mardi 24 juin au 19 rue Paul Fort : nouveau trio avec Bruno Ducret et Samuel Ber à qui quatre jours plus tôt, le croisant parmi le public de Fabrice Moreau au 38 Riv’ j’avais dit « À mardi ! ». Tiens ! J’apprends en écrivant ces pages que Samuel Ber sera de nouveau chez Hélène Aziza le 9 juillet en compagnie de deux musiciens qui me sont inconnus : le pianiste new-yorkais Phillip Gollub et le contrebassiste allemand Roger Kintopf.
Le lendemain, j’avais noté dans mon carnet de rendez-vous la saxophoniste Léa Ciechelski qui se produisait au 38 Riv’ en trio sans leader avec le guitariste Benjamin Sauzereau et le contrebassiste Alexandre Perrot. Et la parité ?! La question ici ne se pose pas, Léa Ciechelski, dès qu’elle joue, elle compte pour deux ! Les Marseillais l’entendront le 2 juillet à Marseille avec l’ONJ (festival des Cinq Continents) et le 29 à l’Astrada de Marciac avec son très onirique quintette Franges (Hector Lena-Schroll, Maïlys Maronne, Vincent Audusseau et Axel Gaudron).
Le surlendemain, j’avais prévu de passer du concert de 19h30 au 38 Riv’ à celui de 21h30 au Sunside. Rue de Rivoli, c’était la suite d’une “carte blanche” à Léna Aubert, contrebassiste et compositrice entendue ici et là ces dernières années avec un intérêt croissant, sur des territoires esthétiques variés, dernièrement au sein du nouveau trio de Simon Goubert. Ce 26 juin, elle était à l’affiche en duo avec la pianiste Irina Leach dont je ne sais encore rien à part quelques images filmées glanées sur le net qui me donnaient envie d’en savoir plus. Serai-je à Paris pour entendre Léna Auber de retour au 38 Riv’ le 23 juillet en duo avec Thomas Savy ? Y serai-je le 6 août pour le trio qu’elle y partagera avec le guitariste Giampolo Missaglia et la chanteuse Lola Payen ? Si vous passez par Paris, soyez-y.
En quittant le 38 Riv’ ce soir-là, avant d’attraper un RER, j’avais l’intention de m’arrêter au Sunside pour écouter la chanteuse Cecil L. Recchia. J’imagine les commentaires : « Tiens ? Ça t’arrive encore d’écouter du vrai jazz ? Tiens, tu écoutes du jazz vocal maintenant !? » Du jazz vocal, certes, mais Cecil L. a un truc à elle que j’aurais bien écouté live. Cela en découle d’une vraie fidélité orchestrale avec de brillants musiciens (Malo Mazurié, Noé Huchard, Raphaël Dever et David Grebil) qui lui permet de s’approprier en toute originalité des répertoires inattendus de la part d’une chanteuse, en y posant ses propres paroles : Ahmad Jamal, la Nouvelle-Orléans et à présent Django Reinhardt. Un été tranquille (petite apparition à Marciac les 22 et 23 juillet ; invitée de son quartette passé sous la direction Malo Mazurié à Châteauneuf-du-Faou le 25 ; à la tête de son quintette au Cloître de Saint-Génis-des-Fontaines le 26 ; et tête d’affiche le 5 septembre à Cassis).
La canicule ci-dessus est extraite de la page de couverture de l’ouvrage d’Hugues Panassié, Le jazz Hot publié en 1934 au Éditions R.A. Corréa et illustrée par Roger Chastel.
