Robin Fincker et Janick Martin aux royaumes des anches - Jazz Magazine
Jazz live
Publié le 18 Juil 2026

Robin Fincker et Janick Martin aux royaumes des anches

Anches battantes du saxophone ténor et de la clarinette, anches libres de l’accordéon diatonique de Janick Martin, occasion d’une digression à propos du CD d’un autre duo “Hamon / Martin” dédié à l’accordéoniste et compositeur Frédéric Lambierge dit “Gazman”

C’était à 19h à Port-Louis, à l’ombre des grands arbres du jardin de la Médiathèque municipale pour un concert organisé par l’association Hop’njazz dans le cadre de leurs Jazz Miniatures. Voici une bonne vingtaine d’années que je croise l’accordéon diatonique de Janick Martin sur la scène bretonne, souvent aux frontières du jazz, le plus souvent auprès du violoniste Jacky Molard (et donc Hélène Labarrière) et en tandem avec le sonneur (flûte et bombarde) Erwan Hamon dont le duo a connu une extension : le Hamon Martin Quintet avec le chanteur Mathieu Hamon, le joueur de cistre Ronan Pellen et le bassiste Erwan Volant, que j’ai déjà signalé dans ces pages à propos d’un surprenant emprunt à Dave Holland (The Winding Way) sur leur album “Les Métamorphoses”.

Depuis quelques temps, je croise le saxophone et la clarinette de Robin Fincker sur les sentiers  que j’ai beaucoup fréquentés autrefois, du folk revival des années 50-70 entre les Iles britanniques et les États-Unis. Voir notamment le dispositif de collectage-création “Future Folk stories”, le goupe Bedmakers ou le trio Shadowlands dont le deuxième disque vient de paraître sur BMC Records chroniqué dans le prochain numéro de Jazz Magazine daté août 2026.

L’association Fincker / Martin est née d’une rencontre autour du violoncelliste Vincent Courtois à l’occasion de la création d’une musique pour le film-culte de Jean Epstein Finis Terrae (1929). Leur collaboration est apparue d’emblée comme un évidence, leur partage de répertoire comme une partie de plaisir et l’établissement de leur set liste comme une sorte de continuum où l’on passe naturellement et sans heurt, mais non sans surprise, d’une terre à l’autre, de Bretagne aux campagnes américaines, le soufllet menant mélodies et danses, tantôt tirant la trame, tantôt donnant la cadence, saxophone et clarinette entonnant, dialoguant, puis virevoltant autour des propositions de l’accordéon jusqu’à des sortes d’évasion, et relayant parfois le rythme et la trame à son tour. De la gaîté du fest-noz au Mardi Gras cajun, on passe par la rude épopée vers l’Ouest américain avec Oregon (The People of whose blood I am, they said we’ll go and stettle Oregon), chanson du violoniste, multi-instrumentiste, auteur-compositeur-interprète Tucker Zimmermann, tandis que la lumière baissait sur le jardin, que les ombres et les taches de lumière évoluaient sur le mur en fond de scène dans le cri des goëlands nous rappelant la proximité de l’océan.

Alors que je quittais les lieux, Janick Martin m’a glissé un CD dans la poche de ma veste, un duo avec son vieux compère Erwan Hamon, pour l’occasion flûtiste, intitulé « Les Ineffables Fantaisies nocturnes de Frédéric Lambierge dit “Gazman” ». Si j’avais été plus attentif, j’aurais repéré le nom de ce personnage depuis longtemps sous la plume de Didier Roussin (déjà 30 ans qu’il est parti quelques semaines après Jo Privat et avant Didi Duprat) qui le mentionnait dans un papier sur l’accordéon pour Trad Mag : « Frédéric “Gazman” Lambierge qui fait “craquer les bois” à la fois de sa guitare manouche et de son diatonique trafiqué. » Pas étonnant qu’après avoir glissé le disque dans mon lecteur et entendu les premières notes de sa Valse à Marité, je me sois dit : « Ce gars-là, il aurait eu sa place sur l’un de nos “Paris Musette”, à côté de Serge Desaunay. » Et je ne croyais pas si bien dire lorsque que je découvrit que l’un des quatre titres non signés Lambierge sur ce nouveau CD est la java Titine du même Desaunay qu’il avait enregistré pour le volume 3 de “Paris Musette” le 13 janvier 1993. Les trois autres compositions empruntées le sont à Astor Piazzola (Vuelvo Al Sur fort élégamment réapproprié), un original de Janick Martin qui clot l’album en forme d’épitaphe et, “en plein festnoz” à la bombarde, une citation tellement bien amenée que je préfère la passer sous silence. Le reste, une rivière de pierres précieuses. Empruntant aux mondes imaginaires du musette, des Balkans, de la gavotte, du cinéma, de la nuit et du spleen, Frédéric Lambierge savait mettre des notes sur ses rêves, ses fêtes intérieures et ses peines secrètes. Ses deux amis ont su y donner la forme convenant à leurs deux instruments. Inclus dans le CD, un livret de 20 pages sous forme d’une bande dessinée signée Jop complète le portrait de cet attachant personnage décédé en 2020 à l’âge de 56 ans. Franck Bergerot

1 CD Robin Fincker / Jannick Martin « Vison Visu » Le Grand Pas / L’Autre Distribution

1 CD Erwan Hamon / Jannick Martin « Les Fantaisies nocturnes de Frédéric Lambierge dit “Glazman” » Le Grand Pas / Arfolk