Coastline au Petit Duc aixois, une évocation lumineuse de Steve Lacy par le quartet de Matthieu Donarier
Quel plaisir de retrouver en ce vendredi 6 février la programmation éclectique de la salle aixoise du Petit Duc ! Le Coastline du quartet de Matthieu Donarier donne à entendre et à voir une évocation réussie de la musique de Steve Lacy . En quelque sorte Matthieu Donarier à la lumière de Steve Lacy.
Il me semble que depuis quelques mois, je bute constamment contre le fantôme de Steve Lacy. L’un de mes « chocs « à Nevers en novembre dernier dans la petite salle de La Maison fut l’hommage délicat en duo, en une heure de musique, de l’oeuvre enregistrée de ce musicien, aussi exceptionnel que discret dans l’histoire du jazz. Une façon élégante de le faire (re)découvrir dans quelques-unes de ses compositions choisies avec soin dans sa longue et riche discographie par le saxophoniste Jean Charles Richard sur une idée du guitariste Eric Löhrer.
Je me souviens d’avoir reconnu entre autre « Bright Mississipi » et « In Walked Bud » de Monk car Steve Lacy était à même de rendre l’évidence lumineuse de la musique de Monk pour lequel il avait plus que du goût. Sa trajectoire recoupa souvent celle de Monk qui l’engagea, éprouvant un intérêt grandissant, non pas tant pour la qualité de ses solos que pour la qualité de ses aigus au soprano, enrichissant ainsi la palette sonore et les textures de ses compositions.
Lacy avait une sonorité lyrique aussi que bien que tranchante. C’est ce que l’on a toujours écrit et… je ne dirai pas le contraire.
Je lisottais alors le livre-somme de Guillaume Tarche (Lenka Lente, 2021) Steve Lacy (unfinished) qui présente quelque ressemblance avec le travail monacal , obsessionnel depuis quelques décennies de Jacques Ponzio sur Thelonius Monk https://www.lenkalente.com/product/thelonious-monk-le-legs-lacy-de-jacques-ponzio où l’on apprend que Lacy revint à Monk, lui donnant la parole entre 1982 et 2003 dans pas moins de 24 albums proposant des relectures de ses musiques.
Mais ce soir il ne sera pas vraiment question de Monk, de Legs-Lacy ici…avec Matthieu Donarier qui complète pourtant le portrait que je redessine. Encore que ce passage de relais de Monk à Lacy, puis de Lacy à Jean-Charles Richard ou Matthieu Donarier ne soit pas inutile pour entretenir le souvenir et faire fructifier l’héritage musical. La transmission continue, les hasards de la programmation faisant parfois bien les choses, Xavier Prévost évoquait en novembre sur Jazz Magazine, le formidable travail de Benjamin Dousteyssier et Pierre-Antoine Badaroux qui sortaient des archives de Steve Lacy de véritables pépites. Car Steve Lacy, c’est une histoire accélérée de la musique de jazz, le chaînon indispensable entre le jazz des débuts dans le style Dixie et Monk, puis sans transition entre le bop et le free.

Et voilà qu’en fin d’année à Paris vous avez pu lire sur ce site deux brillants compte-rendus croisés de Franck Bergerot et Xavier Prévost sur le Coastline du quartet de Matthieu Donarier ( en concert au Sunside le 9 décembre ) en hommage à Steve Lacy. Or Coastline revient ce vendredi dans ma salle aixoise préférée, Le Petit Duc, ce qui me donne l’opportunité d’en rendre compte à mon tour, d’y voir plus clair dans mon ressenti. Avec cette évocation juste et sensible, très personnelle de Matthieu Donarier qui ne reprend qu’un seul des titres de Lacy, « Coastline » en toute fin de concert, je tente de compléter le puzzle Lacy avec cette nouvelle pièce, une autre façon d’aborder sa musique. Ce ne sont pas des relectures « classiques » avec un quartet pur jazz mais Lacy traverse assurément les compositions de Donarier, revenant le hanter sur la pointe des pieds, se posant sur son épaule.

Le Quart d’heure aixois en fin de programme est le rituel du Petit Duc qui donne la parole aux musiciens, au public en salle et aux internautes, puisque le Petit Duc est aussi une web tv en direct dont la réalisation du magicien Eric Hadzinitikas fournit aux musiciens un document promotionnel précieux, unique puisque le concert disparaît des écrans…et de la mémoire du net.
Merci à Myriam Daups (chargée de production et de communication, programmatrice avec Gérard Dahan) d’essayer d’« accoucher » en fin de concert les musiciens, souvent peu loquaces. Matthieu Donarier avoue en effet qu’il ne cherche pas à décrire la musique jouée qui « parle » autrement. Mais ce que dit cette musique est complexe à saisir, l’angularité du soprano n’est pas toujours aimable : cependant l’émotion, voire la perplexité (dixit un internaute) qu’elle peut provoquer sont palpables. Et l’on ne dispose pas toujours des clés qui permettent d’entrer dans l’intimité d’échanges brillants, épurés, jamais simplistes.

Heureusement Matthieu Donarier se décide à parler, revenant sur l’influence prédominante de Steve Lacy sur sa formation. Contrairement à ceux qui ont suivi son enseignement, joué avec lui, Donarier a peu rencontré ce musicien « poétique et articulé », « distant et chaleureux à la fois » qui lui conseilla de trouver sa voie dans son « bouquin ». Lacy appliquait la formule monkienne du « Leave them wanting more ». Et ce soir avec ce quartet tout neuf, le principe est mis en pratique une fois encore. Les musiciens enlèvent des titres de l’album du programme, nous laissant sur notre faim avec l’astuce de rajouter leur version groovy (batteur et sax en grande osmose) du « Coastline» de Lacy qui ne figure pas sur l’album! La composition était prévue initialement pour deux soprano, une contrebasse et un cello, Lacy la joue en 1975 en solo sur Axieme, la reprend plus tard en sextet avec Steve Potts, le grand complice de Lacy à Paris, et le regretté Jean-Jacques Avenel, le contrebassiste fraternel de Sophia Domancich et Simon Goubert. La boucle se referme quand on apprend que Stéphane Kerecki « faisant musique ensemble » avec Matthieu depuis vingt-cinq ans est l’instigateur du quartet, le trait d’union entre le saxophoniste, la pianiste et le batteur.

Lacy « passe sans peser, léger », revenant hanter l’imaginaire de Matthieu Donarier. Son Coastline avec ses compagnons de jeu suit la ligne de rivage, un littoral rugueux souvent, parfois sablonneux, cette frange littorale d’où l’on contemple l’océan, terre frontière qui se transforme constamment. Ainsi Donarier n’a pas choisi au hasard cette composition de Lacy, tout s’éclaire ( certains titres « Ebb Tide », le mystérieux « Peebles » ( for pebbles?) avec des traits japonisants, esquissés plus que révélés, le soprano ne se transformant pas en shakuhachi, la flûte japonaise que Lacy avait travaillé avec l’un des maîtres Watazumido So. En fin de concert Matthieu Donarier explique encore l’origine de «The Hidden Ones », composition imaginée en lisant la formidable B.D d’Art Spiegelman Maus, la traque des juifs pendant la guerre devenant la tragique poursuite du chat envers la souris. Le piano sonne plus franchement, abrupt, dissonant, certaines cellules répétées en une tournerie organique. Le soprano reprend ce fredon lancinant, inquiétant pour laisser enfin éclater un passage free, un solo de batterie vigoureux, ardent dans cette chasse à l’homme ! Steve Lacy né à New York avait des ascendances juives.

Matthieu Donarier, sideman et leader exigeant et curieux, explore des formes volontiers ouvertes dans ses compositions : n’annonçait-il pas déjà la couleur dès ce Live form chez Yolk en 2009 ? Avec ce quartet le jeu des alliages, des alliances à deux ou trois tourne dans un équilibre qui semble immédiat. Grande liberté est laissée au silence dans les espaces ouverts par le saxophoniste où tous s’engagent avec justesse dans la suite cohérente des compositions. En cela ils suivent la logique poétique de l’ensemble, « poème sans mots » où la mélodie s’efface souvent sauf dans certains titres «Is That You ?» où le son ténu et tenu du soprano répondrait à cette interrogation. Que dire d’un batteur aux nuances subtiles, souple, sablonneux aux balais, plus minéral aux baguettes et mailloches, d’une pianiste mesurée qui suit son propre flux, se jouant des intervalles en subtils décalages ? Le contrebassiste est le pilier du groupe, sa basse le mât auquel s’accroche volontiers le soprano, toux deux « bois », ces Woods ( titre d’un autre album de Donarier). Dès l’ostinato initial Kerecki, souvent souriant, impulse une pulsation sereine, la souplesse de ses lignes trace une route en Lacyland où Matthieu Donarier nous promet l’imprévisible d’un souffle envoyant un petit air «frisquet» qui saisit. On prolongerait bien le voyage car avec certains musiciens, on n’en a jamais fini, remontant à la source, creusant un travail sans achèvement possible.

Sophie Chambon