Artie Shaw, Icon of Swing de Barnett Singer
Barnett Singer s’est livré à une écoute commentée, date après date, de l’œuvre enregistrée du clarinettiste et chef d’orchestre Artie Shaw qui vola la vedette au “King of Swing” Benny Goodman par l’élégance et la perfection de son jeu de clarinette et sa conception perfectionniste du big band. Franck Bergerot l’a lu pour vous
Rencontres singulières
Voici quelques semaines, nous recevions cet ouvrage en anglais, Artie Shaw, Icon of Swing accompagné d’un mot de son auteur, Barnett Singer, signalant qu’il existait, certes, déjà d’autres ouvrages que le sien sur le sujet, tel que Artie Shaw, A Musical Biography and Discography de Vladimir Simosko dont il vantait la qualité et l’érudition ; mais il pensait avoir adopté un point de vue différent en cernant ce qui lui semblait constituer la partie la plus créatrice de l’œuvre du grand clarinettiste et chef d’orchestre. Plus encore, dans son courrier, il vantait l’avantage d’avoir entretenu une relation téléphonique régulière avec un Artie Shaw retraité.
Ainsi, je découvrirai dans la préface de son livre, que cette relation commença sur un coup de tête, après que Singer ait trouvé le numéro de téléphone du musicien dans l’annuaire. À l’accueil d’une voix ferme, autoritaire, de quelqu’un qui n’a pas de temps à perdre avec des vieux fans, Singer lui demanda simplement : « Je voulais juste savoir ce que vous devenez, Mr. Shaw. » Ce à quoi le clarinettiste lui répondit qu’il se consacrait à la philosophie, à la science et à l’histoire.
Ainsi commença une correspondance régulière tout au long des années 1970 jusqu’en 1984, à raison de conversations téléphoniques quasi mensuelles, d’une quarantaine de minutes, toujours l’après-midi Singer sachant Shaw occupé hors de son bureau le matin, échanges portant principalement sur leurs lectures littéraires ou scientifiques.
Dans le courrier accompagnant le livre de Barnett Singer, il y avait de cette cocasserie de leur relation totalement improbable, plus une humilité et une qualité d’écriture dans le plaidoyer pour son ouvrage qui m’a incité à en entreprendre la lecture, non sans m’être penché sur la bio de Simosko qu’on ne peut évidemment pas lui comparer et qu’il ne manque d’ailleurs pas de citer.
À l’issue de la longue introduction de son livre, où il ne manque pas de défendre son point de vue tout en citant et saluant le travail de ses concurrents, on comprend déjà que l’on a affaire à quelqu’un qui possède une vraie plume et un métier éprouvé de l’essai – professeur émérite en Histoire à l’Université Brock (St. Catharines, Ontario), il a beaucoup écrit sur la culture française, du Général Weygand à Brigitte Bardot en passant par de fines études sur la société français moderne et son américanisation. Bien plus, il connaît ce sujet-là –Artie Shaw – sur le bout des doigts, non seulement en fan, érudit, mais praticien lui-même de la clarinette.

Arthur Arshawsky (1910-2004)
Vous avez dit « artichaut » ? Non, Artie Shaw, autrement dit Arthur Arshawsky (1910-2004), saxophoniste autodidacte passé à la clarinette en faisant le métier. Il fut le principal concurrent de Benny Goodman, non seulement comme clarinettiste, mais aussi comme chef d’orchestre. Singer ne se prive pas de nous faire savoir vers qui va sa préférence et nous convainc par ses arguments enthousiastes. Il n’aime pas Benny Goodman, pas l’artiste et moins encore l’homme (quoiqu’il ait la courtoisie de nous orienter vers les faces radios du big band de Goodman bien supérieures aux faces en studio… privilégiez le double “On The Air, 1937-1938” chez Columbia / Masterpieces). Artie Shaw, quoique amant et époux caractériel, est non seulement un séducteur (de Lana Turner à Eva Gardner), mais il est séduisant. Son souci de la perfection repose sur un sens aigu de l’élégance, une authentique sensualité, du son de sa clarinette à la perfection de phrasé qu’il obtient de son orchestre. Il pousse le raffinement jusqu’à doter ses premières formations d’un quatuor à cordes (1936). Premier essai non concluant, il passe au big band en 1937 et connaît le succès en 1938 avec Begin the Beguine. Un succès tel, qu’il succombe au burn out, abandonnant son orchestre à l’un de ses musiciens un beau soir de novembre 1939, pour fuir se réfugier sur la côte mexicaine.

Il est de retour en mars 1940, cette fois-ci à la tête d’un grand orchestre plus hautbois, clarinette basse et une douzaine de cordes arrangées par le compositeur afro-américain William Grant Still. Nouveau triomphe avec Frenesi, mais aussi double casquette de chef avec la création des Grammercy Five (avec trompette et clavecin !).

Décembre 1941, Pear Harbor ! Sitôt réquisitionné, Shaw convainc les autorités militaires de lui confier un orchestre pour aller distraire les troupes sur le front japonais. Il sillonnera les îles du Pacifique à la tête de ses Rangers de Hawaï à Guadalcanal où il perdra un partie de son ouïe lors d’un bombardement japonais.

Selon Barnett Singer, Shaw aborde alors la dernière grande période de sa carrière, cette fois-ci avec un vrai big band et des arrangeurs de premier plan (Eddie Sauter, Jimmy Mundy, Ray Conniff, Buster Harding, etc.) et parallèlement un nouveau Grammercy Five comptant des personnalités tirées de son big band, aussi singulières que Roy Eldridge, Dodo Marmarosa et Barney Kessel.
La suite, Barnett Singer ne la passe sous silence, mais il la résume comme l’extinction progressive d’une grandeur passé, et nous raconte la retraite de ce grand musicien, grand séducteur et détestable époux, qui ne se préoccupe plus que de littérature, de sciences humaines et physiques, de pêche, attelé à des projets littéraires dont une grande biographique qui semble être un peu sa tapisserie de Pénélope ou sa pierre de Sisyphe. Aux questionnements de Singer sur l’achèvement de cette œuvre, Shaw aurait répondu : « Qui se soucie d’achever ? Qui se soucie de publier et d’un quelconque public ? Picasso ? Einstein ? Mozart ? [et jem’autorise ici l’anglais dont nous pouvons jalouser la concision] They just kept doing ! »*Et je découvre au détour d’une phrase que Robert Altman aurait caressé l’idée d’en faire un film, avec Johnny Depp dans le personnage principal.
Icon of Swing, le livre
D’une certaine manière, Barnett Singer just keep doing, survole opiniâtrement cette partie de l’œuvre de Shaw qu’il sanctifie (1938-1945), séance après séance, titre après titre, qu’il décrit, parfois au risque de lasser son lecteur faute de toujours parvenir à renouveler les termes de la description pointilleuse ou de la métaphore “exacte”, mais avec une plume littéraire (et amoureuse de littérature dont il cite régulièrement les grands auteurs français d’ailleurs), enthousiaste, précise, lucide. J’aime comme il est attentif à l’arrivée du jeune Buddy Rich dans l’orchestre (à compter de fin 1938), d’une admiration sans complaisance pour ce jeune ambitieux, mais qu’il préfère tellement justement à Gene Krupa.

Je m’étonne – lui que faute de connaître sa date de naissance, j’imagine né avec le microsillon – qu’il ne s’embarrasse pas de discographie, seule compte – et combien à raison ! – la date d’enregistrement, mais sans renvoyer à d’autre forme d’édition que la présence des morceaux qu’il commente, sans plus de détail, sur les plateformes. Et je me suis même étonné de ne pas le voir mentionner le fameux coffret “Self Portrait” de 5 CD paru en 2001 et supervisé par Shaw lui-même : faces officielles et faces radio confondues. Allez y voir, on le trouve sur les plateformes, pour Nightmare, Begin the Beguine, les deux Yesterdays, les quatre Stardust, At Sundown, Man From Mars, Frenesi, Gloomy Sunday, Temptation, Prelude in C Minor, The Lenox Avenue Suite, les deux Summit Ridge Drive, Concertofor Clarinet, There’ll Be Some Changes Made, Takes You Shoes Off Baby, Summertime, Tabu, The Glider, My Heart Belongs To Daddy… par exemple. Tout ça avec Barnett Singer à portée de main.
Un détail que j’ai oublié de mentionner : Icon of Swing est en anglais, publié chez McFarland, imprimé aux États-Unis, trouvable chez les libraires anglais (histoire de contourner les droits de douane) et chez Abebooks si vous voulez contourner Amazon (qui s’en est héla rendu propriétaire… bientôt ils seront propriétaire de votre petite culotte). Franck Bergerot
* « They just kept doing ! »À tort ou à raison, j’en ferai bien ma devise, antinomique avec les fonctions que j’ai occupé dans la presse dont Daniel Filipacchi disait « Mieux vaut un journal qui paraît à l’heure qu’un journal sans coquilles. » Avec ce constat que, même en dépassant les délais, je n’ai jamais su éviter les coquilles.