ALIBI, une création du trio de Pierre-François Blanchard au Petit Duc aixois - Jazz Magazine
Jazz live
Publié le 7 Mar 2026

ALIBI, une création du trio de Pierre-François Blanchard au Petit Duc aixois

Alibi, création du Pierre-François Blanchard trio, vendredi 6 mars :

On avait beaucoup aimé #Puzzled ce premier album piano-clarinettes, sans écouter le duo au Petit Duc qui avait (déjà) accompagné la création en 2022. C’était une évidence pour l’équipe formidable du petit Duc de retrouver le pianiste et de continuer l’aventure avec son ami Thomas Savy en invitant Adèle Viret au violoncelle.

Pierre-François Blanchard ( piano), Adèle Viret ( violoncelle ), Thomas Savy ( clarinettes)

https://www.pierrefrancoisblanchard.com

Adèle Viret Quartet — Adèle Viret

https://www.selmer.fr/blogs/artistes/thomas-savy

Pas question de louper ce trio inédit dans ce tout nouveau programme Alibi enregistré au studio Gil Evans d’Amiens. Avec la primeur de la création pour nous, à Aix, bien avant la sortie du Cd dans un an environ, en février prochain

Mais avant le groupe de Pierre-François Blanchard, une jeune autrice-compositrice-interprète qui s’accompagne au piano, du nom de Pélagie, allait ouvrir la soirée avec ses quatre premières chansons. Tout un programmeannoncé dès le nom de cette jeune artiste grecque qui chante en anglais mais parle déjà parfaitement le français après seulement trois ans dans notre pays. Saluons une fois encore le Petit Duc qui accueille pour leur toute première scène de jeunes talents, des artistes en devenir, découverte et primée dans le cas de la musicienne par sa musique de court-métrage primée il y a deux ans. Une pop délicate sans être mièvre qui évoque la mer et ses profondeurs, source de vie et d’inspiration. L’étymologie marine de Pélagie confère même une dimension quelque peu mystérieuse à ce chant qui flotte entre mer et ciel.

Pendant que Myriam Daups présente la chanteuse se met en place le trio de ce soir. Bienvenue en Alibiland, le nouveau répertoire du pianiste qui cherche à résister en cette époque de violence endémique.

Pierre-François Blanchard traverse depuis vingt ans toutes les musiques, du classique au jazz, composant pour le théâtre, la chanson. Il lui avait suffi d’être deux pour délivrer une musique subtile, sensible, immédiatement accrocheuse dans ce #Puzzled plus qu’intriguant, si l’on s’en tient à la traduction du titre, troublant en révélant quelque part mystérieuse à chaque nouvelle écoute. C’est tout de même l’intérêt d’un disque, celui-ci nommé aux Victoires Jazz et coup de cœur Académie Charles Cros en 2024.

Mais était-ce vraiment du jazz, ce duo chambriste piano-clarinettes qui pouvait faire songer à un autre alliage impeccable Jimmy Giuffre/Paul Bley? A défaut de swing, le rythme est là, qui vous tourne et retourne, vous remue sur la plupart des titres qui se chanteraient presque et restent en tête. Un recueil de mélodies simples en apparence que vous retenez immédiatement, un carnet-répertoire accessible.

En trio, c’est toujours une musique dans laquelle il est agréable de se glisser. Une impression d’étrange familiarité pour cet art de fragments chambristes, courts, libres, subtils qui font un pas de côté, célèbrent peut être une harmonie extérieure, plus qu’esthétique, qui réveille en nous cette petite part du beau qui aspire à autre chose qu’au conflit…Une musique qui ne file pas au hasard et jusque dans ses lenteurs, ses ruptures fait sens. Une sorte de sentimentalité bien tempérée. D’aixquises historiettes sans paroles parfaitement adaptées à l’écrin du Petit Duc. Le trio part pour chaque titre à la recherche d’excuse, de prétexte à des improvisations fougueuses ou mélancoliques.Treize petites pièces qui s’emboîtent et s’enchaînent en une suite logique dont les titres illustrent souvent ce que l’on va entendre.

« Dancing in the Snow », quel joli alibi à la clarinette basse, douce et feutrée sans être amortie pour autant comme des pas dans la neige. Mélancolique, une comptine finit parfois avec les pépiements drôlatiques d’une clarinette-oiseau. Parfait contrepoint qui fait entendre son timbre délicat pour un chat du pianiste « Milton », aux pattes de velours, pas inquiétant comme le Cheshire Cat de Lewis Carroll ( évidence de cet instrument attribué au chat depuis Pierre et le Loup).

Des petites pièces accessibles, pas si faciles en apparence. Comme le soulignera le clarinettiste Thomas Savy à la fin du concert, il change de clarinette à chaque nouveau thème, passant de la clarinette en si b à celle en la sans oublier la clarinette basse qu’il aime particulièrement (réécouter sa French Suite en 2010 ou ses plus récents Archipels»). Il révèle la difficulté de cette « Letter to K » où l’improvisation sur le nombre de mesures et les accords est un véritable piège.

On le voit, la répartition des rôles, essentielle et égalitaire ne confine pas le soufflant à une place d’accompagnement du leader. Après plusieurs titres, il peut même sembler que le piano s’efface devant les modulations des diverses clarinettes qui savent aussi dissoner, à moins que ce ne soient les cordes du cello qui crissent drôlement dans cette « Triviale poursuite ». Dans une approche fidèle au jazz qu’elle réarrange et remodèle à grands traits sombres d’archet et en pizz plus délicats, le rythme s’emballe, empêchant la tentation sous-jacente d’une valse, ou d’une « chamame musette » comme dans l’hommage ému du pianiste à son ami, son maître, l’accordéoniste argentin Raul Barboza qui avait composé « El Arbol y el Colibri ». En l’honneur de celui qui faisait chanter les oiseaux et voyait tout en couleurs, ce moderne qui lui disait de « jouer plus rouge », on entend alors « El gran colibri » vif et léger, chaloupé, souvenir d’un autre passage aixois en trio avec Raul Barboza et Marion Rampal qui sait ce que tisser des chansons veut dire. Car l’univers de Pierre François Blanchard est souvent fait de chansons, que ce soit celles de Marion Rampal ou de Pierre Barouh, le créateur du label Saravah que le pianiste a eu la chance d’ accompagner. Des chansons tristes, bibelots verlainiens, parfois à peine esquissés dans cet « A table », interlude idéal qui souligne la parfaite équilatéralité du trio. Transition avant le formidable «Manège» l’une des pièces marquantes dès la première écoute, facétieuse ronde toute ophülsienne qui s’emballe en jazzant et sonne comme du Satie pour finir en un tourbillon cartoonesque en diable. Un condensé de tous les styles musicaux dans cette fête foraine.

Quand le pianiste explore les nuances du bleu sur un ostinato de la clarinette basse, est-ce le bleu du blues, au cœur de la tradition du jazz ? Ou le titre du premier roman « La solitude des notes bleues » de la journaliste ( à Jazzmagazine entre autre) Katia Dansoko Touré qui cherche son chemin pour s’éloigner de la tragédie du monde « Là-bas ».

À la tête de ce groupe qui a tout de suite trouvé ses marques, le pianiste sait développer le processus de création collectif. Si le duo avait un langage commun, le pianiste recherchait un autre timbre, celui du violoncelle.

Le choix d’Adèle Viret devint vite une évidence. On a découvert son quartet, lauréat de Jazz Migration#9. Close to the water son premier album était inspiré par la Méditerranée – la composition éponyme, une élégiaque ritournelle écrite dans le cadre enchanteur de la Fondation Camargo de Cassis, pendant une des sessions de Medinea, projet passionnant et trop peu connu du Festival d’Aix en Provence qui favorise les échanges entre jeunes musiciens de toute la Méditerranée, sous la houlette du saxophoniste belge, Fabrizio Cassol. Affirmant ce tropisme sudiste, elle vient d’enregistrer un deuxième album avec des musiciens tunisien, portugais.

De par sa maturité artistique, la jeune musicienne a su trouver sa place, centrale dans l’equilibre du trio : tous trois viennent du classique qui ressurgit parfois dans la profondeur d’un timbre, la précision d’un trait. Les petites pièces de Pierre-François Blanchard traversent les mélodies françaises du début du XX ème siècle, ses impressions en écho à Debussy ou Fauré avec la drôlerie de Satie parfois. Avec un goût des recherches harmoniques, un sens de la nuance, un retour à une certaine intériorité, ce musicien timide maîtrise les codes et pourrait écrire de la musique de film. Ce qui me parut sensible dès l’ouverture avec ce «Niigata», souvenir d’une tournée au Japon. Une intuition que confirme la présentation par Adèle ( pendant que le pianiste s’affaire à la patafix, transformant le piano en harpe) du rappel «Dans le Château» … dans le ciel, évoquant Miyazaki et son compositeur arrangeur, le pianiste Joe Hisaishi.

Ces « performances » méritaient d’être suivies en live pour la teneur d’une aventure collective. Merci à Myriam Daups et à son quart d’heure aixois, le rituel du Petit Duc qui instaure un précieux temps d’échange, de partage quand comme ce soir, les musiciens répondent simplement, chaleureusement au public et aux internautes de la webtélé du Petit Duc. Ces moments musicaux poétiques auxquels nous avons assisté ce soir resteront-ils en mémoire ? Qu’importe! Thomas Savy jubile déjà en songeant au grand potentiel d’évolution de ce répertoire : d’ici un an, la sortie du disque et des concerts, ces formes ouvertes suffisamment libres auront bifurqué incroyablement. On a hâte d’entendre ça…

Sophie Chambon