Jazzahead ! 2026, de tout pour faire un monde
L’envoyé spécial de Jazz Magazine raconte les deux journées intenses de showcases du célèbre salon allemand, qui fête ses 20 ans : jour et nuit, des groupes locaux ou venus de France, de Norvège, des États-Unis, de Hollande ou encore du Brésil entretiennent la flamme du jazz créatif.
A peine arrivé à Brême, on se précipite en direction de l’impressionnant Messe où se tiennent non seulement de nombreux showcases mais bien d’autres choses encore : espaces de rencontre (beaucoup de professionnels des métiers du jazz se retrouvent chaque année à Jazzahead), stands tenus par nos confrères de la presse étrangère ou de nombreux labels, et même une petite boutique de disques d’occasion où se pressent de nombreux curieux : il y a quelques perles rares en vinyle qui ne repartiront pas dans les cartons à la fin du salon.
Mais c’est d’abord au Schlachthof, centre culturel niché dans une superbe bâtisse en brique rouges, qu’on se rend pour retrouver le trio du saxophoniste norvégien Aksel Rønning, qui donne à première vue l’impression de s’inscrire dans la lignée de formations sans instrument harmoniques mais qui révèle bientôt un nouveau membre du groupe, son ordinateur portable qui augmente la sonorité qui sort de son ténor tranquille (le bassiste Eskild Sveås Okkenhaug et le batteur Aksen Rønning font plutôt trembler les morceaux sur leurs bases) de lueurs fantomatiques qui lui donnent soudain une toute autre allure. Ni vraiment de solo ni de simple mélodie, la frontière entre l’improvisation et le thème est volontairement floue pour mieux renforcer le pouvoir cinématique de la musique.
Autre trio, autre ambiance : la chanteuse et percussionniste franco-marocaine Malika Zarra , qui a tapé dans l’œil de John Zorn, s’est entourée de l’excellent pianiste Leonardo Montana (flamboyant pendant tout le concert) et du percussionniste AdhilMirghani. Mais pas pour proposer un simple concert vocal : d’emblée sa voix prend des couleurs et des inflexions qui évoquent tour à tour un saxophone puis une contrebasse avant de se montrer plus percussive, mêlant scat et phonèmes de l’Arabe avec une fluidité saisissante, puis de chanter en même temps dans deux micros pour s’harmoniser. “World-jazz” au plein sens du terme : tout un monde que sa riche expérience new-yorkaise n’a pas dénaturée, entre inspirations traditionnelles et effets modernes.
Sara Decker non plus ne cherche pas à imiter les grandes voix du passé, et c’est plutôt du côté d’une pop rêveuse qu’elle s’aventure, portant des textes d’une tonalité toute personnelle mais aux thèmes universels, entourée de son remarquable quintette Expand où se distinguent de fines lames d’une tradition étendue du jazz acoustique, Heidi Bayer(trompette et bugle), Carlotta Ribbe (vibraphone), Tabea Kind (contrebasse), et Michala Østergaard Nielsen (batterie), qui illustrent, commentent et prolongent les véritables histoires que racontent leur leader. L’enthousiasme du public ne récompense pas que la qualité de leur jeu : elles les a touchés en plein cœur.
Autre trio, mais celui-ci non plus n’est pas comme les autres : Redi Hasa au violoncelle, Rami Khalife au piano, et Bijan Chemirani aux percussions, une variation unique sur le trio de piano qu’ils emmènent vers une forme de world music riche des cultures de chacun, qui en se croisant, comme là où se rencontrent la culture harmonique et les techniques étendues du pianiste (plus quelques effets électroniques bien choisis) avec les couleurs orientales de la rythmique, trouvent des oasis de fraicheur et de surprise là où beaucoup d’autres répètent encore et toujours les mêmes recettes.
On n’avait pourtant encore rien vu côté électrique : Re:Calamari (ça vous met d’emblée dans l’ambiance un nom comme ça) c’est Marta Wajdzik (saxes alto et soprano), PabloHeld (piano électrique et synthé), Oliver Lutz (basse électrique), et Peter Gall(batterie) qui développent un jazz funk-fusion atmosphérique et virtuose, influence Steps et Allan Holdsworth, qui procède par vagues d’intensité progressive ponctuées de solos tentaculaires et galvanisants : on n’a pas souvent entendu le public aussi enthousiaste depuis le début de cette série de showcases…
Le clou de la journée (à vrai dire il fait nuit noire maintenant), est venu d’ailleurs : dans un tout autre style, tout aussi efficace, la bassiste et chanteuse Tonina de Brooklyn proposait avec la redoutable batteuse Dalila Murano et l’irrésistible guitariste Ivy Alexander, une musique ouverte aux quatre vents, entre voluptés nu-soul, dub et r&b : imaginez une reprise de Smells Like Teen Spirit de Nirvana au prisme de tous ces styles !Difficile de s’arracher à la guitare, tout en ornementations jimi-hendrixiennes, accords gorgés de chorus et petites phrases soulful mettant en lumière son superbe toucher, mais ce sont bien les chansons qui font la magie de ce concert de haut vol. Yazid Kouloughli