Tony Tixier à l’improviste
Annoncé avec Henri Texier au 38 Riv’, ce dernier ayant dû annuler pour des problèmes dorsaux, Tony Tixier a réuni hier en fin d’après-midi un quartette inédit pour une brève répétition avant le premier concert de la soirée, à 19h30. De main de maître.
Irving Acao a répondu présent avec son saxophone ténor, ainsi qu’Étienne Renard et sa contrebasse, Gautier Garrigue derrière sa batterie. Le piano fait l’ouverture, ébouriffante par ce mélange d’opulence et de sobriété. De cette générosité qui ne consiste par à jeter par les fenêtres mais, quoiqu’en toute hâte, à distribuer le plus justement ce qu’on a à dire. Et le piano droit sonne pleinement sous ses doigts. Bref ostinato… Le piano prend le tempo, entraîne un premier exposé orchestral, puis s’envole, puissant et léger, sans automatisme, quêtant l’inattendu et la surprise de ses deux mains indépendantes l’une de l’autre, comme la mer et le vent par gros temps ponctué ici et là de tutti impromptus du reste de l’orchestre, bang bang, avec cette espèce d’exact à peu près de l’urgence vraie. Et quand viendra le tour du saxophoniste Irving Acado, l’énergie et la jubilation qu’il y met défient tout automatisme par des découpes et des jaillissements multiples et imprévisibles qu’alimentent la bravoure et l’organicité de la rythmique.
Le ton est donné et je ne vais pas tout vous raconter, sinon que l’heure de la fin approchant, entre deux originaux, comme dans l’œil du cyclone, brillera le soleil ellingtonien d’In a Sentimental Mood suivi d’une transition hallucinée, imprévisible, du piano seul, vers un collectif explosif en guise de final.
S’il est permis au vieux critique septuagénaire de glisser une réserve dans ce concert de louanges – mais ça devient un tic chez moi, peut-être parce que je ne suis pas de ce siècle et déjà vieillissant –, une musique si alerte, mériterait des nuances plus dynamiques de la batterie, plus d’espace ; on aimerait parfois n’entendre ici ou là que la cymbale, voire pour une simple noire profondément distribuée sur le temps, une clave taquine pour un relief soudain, un tendre balai qui surgirait là où il n’est pas attendu, hors de la ballade, des effacements pianissimo ouvrant place au mystère, au relief, à la surprise, à l’abandon, invitant le reste de l’orchestre au poème, à quelque suspens qui vous laisse bouche bée et le cœur battant.
Mais on vous l’a dit : un programme quasiment sans répétition ! Peut-être fallait-il lâcher la purée sur ce premier concert, avant un second (le 38 Riv’ offre deux concerts chaque soir, à 19h30 et 21h30) laissant place à plus de nuances. Le tort était de mon côté, de n’être pas resté. Je me souviens du regretté François Chassagnite au siècle dernier, presque colérique alors que je rentrais prudemment les Lombards ou des Lavandières pour un sommeil de salarié : « Quoi ! Tu ne restes pas au troisième set ?! C’est maintenant que ça se passe ! »
Franck Bergerot (qui sera de retour au 38 Riv’ le 29 avril pour entendre Simon Goubert dans l’intrigante compagnie du pianiste Étienne Deconfin et de la contrebassiste Léna Aubert).