Beat Generation : rencontre avec Adrian Belew - Jazz Magazine
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Le Salon de Muziq
Publié le 4 Mai 2026

Beat Generation : rencontre avec Adrian Belew

Avant le très attendu concert du 10 juin à Paris de Beat, supergroup kingcrimsonien réunissant le bassiste Tony Levin, le batteur Danny Carey, le guitariste Steve Vai et son confrère Adrian Belew, ce dernier a bien voulu se raconter pour le Salon de Muziq.
Par
Fred Goaty

Depuis que les artistes étrangers ne viennent plus systématiquement en France pour accorder des interviews, le Zoom est devenu le moyen privilégié pour dialoguer avec eux. L’océan qui nous sépare devient un simple écran, et si la connexion ne fait pas des siennes, l’impression d’avoir le musicien quasiment at home n’est pas si désagréable.
Ainsi Adrian Belew s’est récemment retrouvé dans notre pièce à musique, au milieu des dizaines de disques sur lesquels il posé sa griffe depuis la fin des années 1970 : ceux de Frank Zappa, son découvreur, de David Bowie, de Talking Heads, du Tom Tom Club et, bien sûr, de King Crimson, le fabuleux groupe protéiforme de Robert Fripp dont il fut à maintes reprises et à différentes époques l’un des membres essentiels : “Discipline” (1981), “Beat” (1982), “Three Of A Perfect Pair” (1984), qui forment la fameuse trilogie culte “rouge, bleue et jaune”, puis “Thrak” (1995), “The Construkction Of Light” en 2000 et “The Power To Believe” en 2003 n’auraient pas pu exister sans lui, sa voix envoûtante, ses talents hors norme de songwriter et son jeu de guitare extraordinaire, si complémentaire de celui de Fripp.
Sans doute nostalgique de cette période dorée de sa vie de musicien, Adrian Belew a décidé au sortir des années Covid de rejouer le répertoire kingcrimsonien, avec la bénédiction de Robert Fripp – mais sans sa participation –, et sous le nom de Beat.

Tony Levin, Steve Vai, Adrian Belew, Danny Carey, alias Beat.
Tony Levin, Steve Vai, Adrian Belew, Danny Carey, alias Beat.

L’idée de départ était de réunir la section rythmique de la trilogie tricolore évoquée plus haut : Tony Levin à la basse et Bill Bruford à la batterie. Ce dernier déclina poliment : plus envie « de jouer à la rock star » et de « passer son temps à attendre ses bagages à l’aéroport ». Place, donc, au batteur de Tool, Danny Carey, qu’Adrian Belew avait déjà convié à participer à deux de ses albums solo au début des années 2000.
Pour s’asseoir sur le trône laissé vacant par Robert Fripp, seul un sacré client pouvait postuler. Bienvenue, dès lors, à un autre ex-sideman de Frank Zappa, le stunt guitarist du Génial Moustachu, connu – et vénéré dans le monde entier – pour ses contributions mémorables aux disques de Public Image Limited, Alcatrazz, David Lee Roth et Whitesnake : le seul et unique Steve Vai.
Le double CD/blu-ray paru l’an dernier, enregistré live le 10 novembre 2024 à Los Angeles, a brillamment répondu à toutes les attentes : oui, ces quatre virtuoses pouvaient parfaitement jouer ensemble et faire honneur à la musique de King Crimson, qui entre leurs mains plus qu’expertes n’a absolument rien perdu de son pouvoir de fascination.
Allez, il est temps de cliquer sur le lien Zoom…

Hello… Hello, Adrian Belew ? Je vous entends mais je ne vous vois pas… Et vous, vous me voyez ? Oui, très bien, mais je ne suis pas très Zoom… Ça ne fait rien, moi je vous vois ! D’ailleurs, votre visage m’est familier…

Nous nous sommes rencontrés en 2017, je vous avais interviewé avec Stewart Copeland pour la sortie de l’album de Gizmodrome…
Mais oui, ça me revient. Aah, Gizmodrome… J’adore Stewart, mais sans doute y avait-il trop de très bons musiciens dans ce groupe… comme dans Beat ! [Rires.] Je plaisante…

Adrian Belew, vous avez 76 ans, et dans “Neon Heat Desease Live In Los Angeles”, le premier album de Beat, vous chantez exactement comme dans les années 1980 et 1990. Le temps ne semble pas avoir de prise sur vous. Quel est votre secret ? Je n’ai pas de secret. J’ai toujours pensé que ç’avait à voir avec le fait d’être créatif et de jouer de la musique. Ça me procure tant d’amour et de joie – quant à notre public, la manière dont ils participent lors des concerts, wow… Chaque jour, j’essaye de penser à faire quelque chose de précis, d’être créatif. Ça m’occupe l’esprit. Et physiquement, ça va, j’ai un bon poids, je fais de l’exercice quotidiennement, je ne prends aucune drogue, je bois très peu d’alcool, j’essaye tout simplement de vivre une vie saine ! Les autres membres du groupe aussi. Ça me fascine de constater que nous avons atteint un âge où on aurait, sinon dû arrêter, du moins ralentir, mais nous ressentons tous un désir profond de jouer, nous adorons faire ça, j’adore faire ça. Non, non, rassurez-vous, je n’arrêterai jamais !

Votre style de jeu, qui n’est pas basé sur vitesse, la vélocité, la performance, c’est aussi ça qui vous a permis de passer le cap des ans sans encombres… Je crois oui. Pour moi, tout a toujours été une question de son, tout procède d’une certaine vision, d’une conception, de directions que je voulais prendre. Pas tant les notes, et certainement pas la vitesse.

Je sais que c’est un peu cliché, mais votre façon de jouer me fait songer au travail d’un peintre… C’est exactement comme ça que je vois les choses ! D’ailleurs, je me suis vraiment mis à peindre ces quinze dernières années, et j’ai réalisé que peindre et créer de la musique, c’est la même chose. Ce sont les mêmes éléments qui entrent en jeu : vous avez des tons comme des couleurs, une profondeur, des compositions… Tant de choses en commun ! C’est comme pousser les mêmes boutons dans votre esprit. J’ai vraiment beaucoup peint, et notamment pendant le Covid, je me suis mis à la peinture digitale, sur iPad. On peut faire ça partout, dans le train, dans l’avion… Peindre est vraiment très bon pour moi, car toute ma vie j’ai pensé en ces termes. Je pense que la plupart des musiciens ont eu, enfant, une certaine attraction pour l’art, le dessin. C’est quelque chose de naturel je crois.

Quand Frank Zappa vous a découvert à Nashville et a instantanément été séduit par votre jeu, qu’a-t-il aimé en premier à votre avis ? Je ne sais pas… Il pensait beaucoup de bien de moi… Moi je me concentrais sur sa musique, qui était si difficile à jouer… Frank aimait ma voix aussi, l’idée d’avoir un guitariste qui savait aussi chanter.

Justement, pensez-vous être suffisamment reconnu en tant que chanteur et auteur-compositeur ? J’aimerais dire que ça n’a pas d’importance, mais d’une certaine manière ça en a. Quand on fait beaucoup d’efforts au cours de sa vie, on a besoin, c’est vrai, d’une certaine reconnaissance. Mais on n’a ce qu’on mérite. Cela dit, je suis très heureux comme ça, heureux d’être allé là où je suis allé, d’avoir accompli toutes ces choses, et si d’aucuns n’ont aucune idée de ce que j’ai fait, je suis comblé d’avoir pu travailler avec toutes ces personnes formidables. Je suis fier de mon héritage, c’est tout ce que je peux dire.

Vous pouvez effectivement l’être… Merci, c’est gentil.

Mais c’est un fait : votre discographie parle pour elle-même ! [Il rit.] Quand “Beat” est sorti, la même année que “Lone Rhino’”, votre premier album solo, difficile de ne pas prendre conscience de vos talents de singer songwriter… Être chanteur et songwriter, c’était une part importante de mon rôle aux côtés de Robert, avec King Crimson. Vous savez, avant même que je fasse partie de ce groupe, King Crimson avait toujours eu ce genre d’équilibre, entre musique instrumentale très sérieuse et chansons écrites de manière plus classique – souvenez-vous de I Talk To The Wind. Ça les a rendus bien meilleurs que s’il n’avaient été qu’un heavy instrumental band, ou juste un pop band. Quand je suis arrivé, je connaissais bien leur tradition, et je me suis dit que je devais la prolonger. Mais j’avoue que j’ai été surpris quand Robert [Fripp] m’a donné les rênes – façon de parler –, mais au bout du compte je me suis dit qu’on devait continuer ainsi. C’était bien plus intéressant comme ça.

Vous avez aussi appporté une dimension soul dans votre chant, R&B… C’est vrai. J’ai grandi en écoutant cette musique, elle passait à la radio, quand vous êtes un gamin blanc qui grandi en Amérique, vous essayez d’être soulful[Rires.] Pour Heartbeat, le côté soul que vous entendez, je suis tout à fait d’accord…

Dans Neurotica, il y a même un côté rap… Mais oui, exactement ! Le rap des débuts… Avec le jeu jazz de Bill [Bruford]. Nous aimions tous tant de musiques différentes… Robert a appris avec un prof jazz. Mais, tout simplement, c’est de la musique ! Nous y mettions tout ce que nous avions en nous, et c’est pour ça que ça sonnait ainsi. C’est la même chose avec Beat.


Beat sur scène en 2024.

Vous commencez d’ailleurs les concerts de Beat avec Neurotica. C’est une sorte de manifeste ? Oui. Je me suis dit qu’on devait frapper d’emblée très fort, en pleine face [rires], avec les deux premiers morceaux, montrer que nous étions là, qu’on ne plaisantait pas, et à partir de là, on avait le droit d’aller là où on voulait aller, sans pression. Avec des chansons plus douces notamment, Man With An Open Heart, Heartbeat. Dans la première partie, il y a quelques chansons familières, mais aussi d’autres que les gens n’ont jamais entendues live : Model Man, Dig, Industry… La seconde partie est plus consacrée aux classiques… Choquon d’abord, et ensuite installons les gens dans quelque chose de plus confortable ! [Rires.]

En juin prochain, sera-ce plus ou moins la même set list ? Oui. Car pour nous cette histoire est encore récente. Tony Levin serait le premier à vouloir changer, mais il est ravi, car nous n’avons pas encore eu un vrai moment pour s’asseoir et se dire : « Ok, faisons autre chose… » J’ai donc dit aux autres, après les dates européennes, qui en quelque sorte bouclent la boucle – nous avons déjà tourné en Amérique du Sud, aux États-Unis et au Canada –, que je voulais tourner d’autres pages du songbook, jouer  Dinosaur, car il faut bien que “Thrak” soit à l’honneur aussi. Il me tarde, mais il faudra patienter… Mais ça va être fantastique, croyez-moi. Nous sommes ravis de nous retrouver.

Quand vous jouez avec Steve Vai, qu’est-ce qui est le plus difficile et le plus “simple” ? C’est très naturel, nous sommes frères, même si on ne s’était jamais vraiment rencontrés auparavant. Steve aurait tous les droits du monde pour être un prima donna, mais ce n’est absolument pas le cas : c’est une personne merveilleuse, il est doux et intelligent. Nous avons tissé des liens très, très vite. Quasi instantanément. Donc, rien de difficile : que de la joie.

Quand avez-vous découvert les livres de Jack Kerouac, qui a tant inspiré vos chansons dans “Beat” de King Crimson ? Au tout début des années 1980, son style, et celui Neal Cassidy, m’ont effectivement inspiré dans mon écriture… [Neal And Jack And Me est la seconde chanson de la set list de Beat…] Je lis beaucoup, je lis tout le temps, parfois des heures durant. Je veux épuiser chaque sujet, je suis comme ça !

Je n’ai pas d’autres questions Zappa, pas de questions Bowie ni de questions Talkin Heads, mais j’ai une question Herbie Hancock : vous souvenez-vous de The Twilight Clone, l’instrumental que vous avez enregistré avec lui en 1981 et qui fugure dans l’album “Magic Windows” ? Très bien, oui. C’était vraiment fun de jouer avec lui. C’est lui qui avait eu l’idée de m’appeler. Au début des années 1980, il était venu assister à plusieurs concerts de King Crimson, je me souviens notamment de lui, backstage, au Greek Theater à Los Angeles. Il était très amical, très agréable. Je n’aurais jamais pensé qu’il ferait appel à moi un jour ! Mais vous savez ce qu’il a fait ? Il faut le souligner : après avoir ajouté ma signature sonore sur ce morceau, avec juste lui et moi dans un studio plein de claviers – la musique était déjà prête –, il m’a donné un crédit de compositeur ! Personne ne fait ça ! D’habitude, vous êtes payé, c’est tout. C’est le signe d’un grand gentleman. 86 ans ?! Il ne change pas. C’est fou.

Je crois que vous avez croisé Bill Bruford récemment… Oui, lors de la dernière Cruise To The Edge 2026. Nous mangions dans le même salon privé. Je l’ai tout de suite vu, et j’ai dit à mes musiciens : « Regardez, c’est Bill Bruford. » Il a bien ri… Je lui ai dit : « Bill, il y a une femme prête à payer quinze dollars pour nous photographier ensemble… » Il a ri encore plus. J’adore son trio avec [le guitariste] Pete Roth. Bill, c’était mon batteur préféré avec King Crimson avant que je fasse moi-même partie du groupe. Et je sais qu’au moment où je vous parle, il attend ses bagages quelque part… [Rires]

CONCERTS Beat avec Adrian Belew, Steve Vai, Tony Levin et Danny Carey le 10 juin à Paris, le 13 à Strasbourg (Salle Erasme).
CD / BLU-RAY “Neon Heat Desease Live In Los Angeles” (Inside Out, 2025).
Photos : John R. Luini / Chime, Alison Dyer.
Merci à Olivier Garnier.