Yasmina Jaafar « Miles aurait pu choisir la France ! » - Jazz Magazine
Entretien
Publié le 16 Juin 2026

Yasmina Jaafar « Miles aurait pu choisir la France ! »

Photo : Marie Etchegoyen

Rencontre avec la fondatrice de La Ruche Media et l’auteure l’ouvrage Ils ont choisi la France sur ces artistes américains devenus Français d’adoption.
par Edouard Rencker

Dans votre livre, vous racontez l’histoire des personnalités qui ont choisi la France : Joséphine Baker, James Baldwin, Nina Simone…Et Miles Davis. On sait que Miles a adoré la France et les Français. Mais il n’a pourtant pas immigré. Pourquoi l’avoir inclus dans votre récit ? Pour moi, c’était indispensable parce qu’il aimait la France et qu’il en parlait très bien. Il a aimé la France à travers Juliette Gréco, Boris Vian, à travers son cinéma, Louis Malle notamment, à travers ce fabuleux film où Jeanne Moreau cherche éperdument son Julien. Il parle de la France avec des mots inédits. Je commence d’ailleurs le paragraphe de Miles Davis avec cette phrase : « Ici, je ne suis pas noir, je suis un artiste !!! ». Et il connaissait sa valeur. Quoi de mieux que la France, pays absolument universel, pour reconnaître qui il était ? Et comme il était très jeune, il a pris une bouffée d’oxygène qui, je pense, l’a marqué à vie.
Ce qui est intéressant dans l’histoire de Miles Davis par rapport à mes cinq autres “invités”, c’est que lui est né d’une famille qui avait de l’argent et qui savait pertinemment qu’il avait un talent et un don. Sa mère a tout fait pour qu’il fasse du piano, parce que c’était l’instrument de la “grande musique”. Et puis un ami de son père et son père ont dit que ce serait la trompette. Et quand il arrive France, Miles se rend compte que ce don est considéré comme il se doit. Il le dira dans son livre autobiographique, il comprend qu’en France, contrairement aux USA, on est capable d’aller au-delà de la couleur de peau pour voir le talent.
Même si à cette époque la France est rongée par les problèmes de décolonisation et connaît également des phénomènes de racisme, elle est capable de les dépasser pour reconnaître le talent de quelqu’un. Et là, les Français reconnaissent que Miles est un génie.

Est-ce les milieux artistiques français de l’époque étaient réellement plus ouverts ? Ou est-ce qu’on a tous un peu fantasmé quelque chose qui nous arrange ? Est-ce que Miles n’a pas un peu fantasmé aussi cette atmosphère ? Oui, on refait un peu l’histoire. Je pense que la France était étriquée aussi. Il suffit de regarder les micro-trottoirs dans les journaux de l’époque pour se rendre compte que les Arabes n’avaient pas bonne presse par exemple. On faisait encore des expositions universelles autour de ceux que l’on avait colonisés et la France avait certainement un sentiment de supériorité.
Mais la France est également née d’une grande histoire : on a créé l’encyclopédie, construit le siècle des Lumières, on a tué notre roi… C’est un peuple qui sait dire non. Quand Miles arrive, il a affaire à un petit microcosme, de gauche, intelligent et qui a vite repéré, comme Boris Vian, Gréco, son immense talent.
D’ailleurs, le cas de Miles s’inscrit dans une histoire qui est plus large et beaucoup d’artistes américains sont venus jouer en France, surtout à cette époque.

À votre avis, pourquoi y avait-il une telle attraction, au point d’estimer que La France est devenue la seconde patrie du jazz ? Je pense qu’il y a eu un vrai moment particulier autour de l’esprit de Montparnasse et des artistes français de l’époque qui ont construit une véritable sphère d’attraction mondiale.
Mais aussi, et j’en parle dans mon livre, une volonté de la part des États-Unis de montrer (et ils ont été de formidables promoteurs), que leur musique était formidable et par là même, de présenter de façon positive le traitement des Noirs aux États-Unis…Pour convaincre le monde, finalement, qu’ils étaient un pays d’ouverture, avec une super musique !
C’est également une façon de contrer le récit que la Russie et l’URSS ont, à ce moment-là, voulu construire : une Amérique “rance”, aussi raciste que capitaliste. Donc il fallait, pour les américains, raconter une histoire. C ‘est la différence entre le récit national et le roman national. C’est un roman national. Et Miles s’est dit : je ne veux pas participer à cette propagande. Je vais laisser Louis Armstrong le faire.

Est-ce Miles aurait pu rester en France ? Non. Il est lucide. Donc il repart aux Etats-Unis parce qu’il sait que la France, l’Europe, c’est trop petit pour accepter le jazz tel que lui veut le faire. II a inventé “son” jazz. Il ne pouvait pas l’inventer en France, il n’aurait pas été compris. Même s’il aimait Juliette Gréco ! Pour lui, le jazz, mot qu’il n’aimait pas, comme Nina Simone, c’est une façon de faire de la politique. Alors, ça ne suffit pas d’aimer une femme, même s’il l’adorait.

Est-ce qu’il n’y a pas quand même une exception française dans l’accueil qu’on a réservé à ces musiciens ? Ils auraient pu aller aussi en Italie avec laquelle il y avait des liens très forts. Il y avait énormément de musiciens italiens, notamment à New York. Ils ont été attirés par l’histoire de la France. La France, aux Etats-Unis, ça a toujours été une histoire de rendez-vous. Il faut la choisir. Il faut la choisir tous les jours. Il faut la choisir encore aujourd’hui. Eux, ils l’ont choisie en ne sachant pas exactement ce que veut dire l’universalisme. Parce que ça n’est pas dans l’ADN américain. Ils sont plutôt construits sur une notion de communauté. Je ne veux pas employer le mot communautarisme parce que là, c’est plutôt de la politique. Mais en tout cas, ils fonctionnent sociologiquement sur des communautés. Alors quand les musiciens arrivent, les uns et les autres, y compris Miles Davis, ils se disent, ici, “c’est marrant”. La patrie, la nation, l’identité française est plus forte que les communautés les unes à côté des autres. Nous, on est plutôt les uns avec les autres. En tout cas, c’était le cas à l’époque. Cet universalisme est typiquement français. Et c’est notre histoire qu’ils sont venus chercher.

La fameuse baronne de Köenigswarter, qui a accueilli tous les grands musiciens de l’époque, posait souvent sa désormais fameuse question : si on t’accordait trois vœux, que souhaiterais-tu? La plupart des musiciens disaient : je veux être riche, célèbre, encore meilleur, etc. Elle a posé la question à Miles. Et il a répondu : je voudrais être blanc. Qu’est-ce que ça dit de lui ? Il y a un épisode dans sa vie qui m’a marquée, c’est la mort de son père. A l’époque il y avait encore des ambulances pour noirs et pou blancs. Son père a eu un accident et l’ambulance pour les Noirs n’était pas là. C’était l’ambulance pour les Blancs. Il a été pris trop tard. Il est décédé des suites de ses blessures. Son père, est quelqu’un de fondamentalement important pour lui, qui l’a toujours soutenu. C’était un père exceptionnel. Peut-être qu’à ce moment-là, l’idée d’être blanc symbolise, dans son esprit, quelque chose de plus simple. En tout cas, il était très en colère. Et plus tôt dans sa vie, un petit enfant de 5 ans, le frère de sa chérie Irène, est mort. Et son père lui a dit : « tu sais, parfois les médecins, ils soignent comme ils veulent, pas comme ils peuvent. La couleur de peau joue aussi ». Donc ce sont ces deux traumas qui font que, même s’il est né dans une famille qui avait de l’argent, (et c’est une vraie différence avec les quatre autres personnages de mon livre), la couleur de peau l’a rattrapé et a façonné son histoire.

Votre livre raconte ceux qui ont choisi, pour des raisons fortes, la France. Est-ce que c’est encore possible aujourd’hui ? Y a-t-il des artistes qui choisissent la France comme terre d’exil alors qu’on perd un peu nos valeurs ? Oui, bien sûr. Je pense que c’est encore possible. La couverture du livre est bleu-blanc-rouge. Parce que c’est la couleur de notre drapeau. Et c’est, aussi, la couleur des drapeaux américains. Je veux faire un pont entre les deux. Et il y a un an, j’ai organisé une soirée au New Morning. Où j’ai fait venir de jeunes artistes de jazz américains. Et on a fait un débat. Et je leur ai posé la question. Pourquoi vous êtes là ? Trump venait d’être réélu. Ils ont dit, parce que là-bas, on est chassés. En 2025, on est encore chassés. Et ils sont très contents d’être là. Evidemment qu’il y a du changement en France. Mais la France reste un endroit dans lequel on peut respirer encore. D’être un homme noir américain, c’est encore compliqué.
Donc ils viennent ici dans l’espoir qu’on ne perde pas nos valeurs. Et si j’ai écrit ce livre, c’est pour le rappeler à mes lecteurs français. Ce sont des Américains des années 50 qui nous rappellent nos valeurs aujourd’hui. Ils sont tellement géniaux. Leurs paroles, leur musique et leur rapport à la politique et à la France ne prend pas une ride. J’ai l’impression qu’ils sont là, qu’ils me parlent dans l’oreille. Je ne céderai jamais au déclinisme.

Ils ont choisi la France (Nouveau Monde Edition, 2024) par Yasmina Jaafar, 321 pages, 21,90€.