Sonny Rollins, une blessure
En 1946, accusé d’avoir dansé la rumba et trinqué avec une blonde, le père de Sonny Rollins, steward de la naval, fut dégradé et condamné à la prison.
Par Franck Bergerot
Né en 1903, le père de Sonny Rollins vécut souvent au loin du foyer familial, steward décoré de la Marine national, dont l’autorité sur sa famille reflétait celle avec laquelle il dirigeait son personnel en mer. Le 9 février 1946, à l’Académie navale d’Annapolis (à l’est de Washington sur la baie de Chesapeake), le bal hebdomadaire connut comme souvent quelques prolongations dans les parties privées et vers une heure trente du matin cinq personnes, toutes blanches, s’invitèrent dans la chambre du chef steward d’établissement Walter Rollins, 43 ans, habitué à servir officiers supérieurs, présidents et membres du Congrès. Il y avait là William R. Sima, 53, chef d’orchestre de la Naval Academy, compositeur de la Navy Victory March, son épouse, la pianiste Rebecca Truman Sima, leur fils William Sima Jr., saxophoniste, et sa jeune épouse, Ann Sima, plus Agnes R. Thompson, coiffeuse au service de la base.
Il n’y avait rien d’exceptionnel au vu des habitudes locales, si ce n’est que cinq Blancs s’étaient invités dans la chambre d’un Noir. Walter Rollins était un homme d’une morale au-dessus de tous soupçons. Ils burent du whisky, jouèrent au poker, dansèrent sur la musique d’un phonographe et leur hôte leur apprit même la rumba. La jeune coiffeuses fut victime d’un mal de tête que Walter soulagea d’une éponge humide et pour ne pas l’abandonner seule, ils passèrent la nuit ensemble, à l’issue de laquelle le chef Rollins prépara des œufs et des toasts.
Le 12 févier, Walter eut la visite de trois officiers qui fouillèrent sa chambre. Ayant découvert 14 bouteilles d’alcool, sans attendre d’explication, ils le mirent aux arrêts sur le Reina Mercedes, croiseur cubain confisqué en 1989 qui servait de prison militaire. Parmi les autres pièces à conviction découvertes lors d’une seconde visite de la chambre (d’autres bouteilles, un jeu de cartes illustrées des célèbres pinups du dessinateur Alberto Vargas), la principale pièce à charge fut une photo encadrée de la jeune Margaret (parmi une série d’autres photos offertes par son époux, le saxophoniste Sima Jr. en souvenir du dernier Noël qu’ils avaient fêté ensemble). Le juge en charge examina tous les éléments de l’affaire qui fut rapidement rendue publique : « Un torride aventure amoureuse de Walter Rollins avec la belle-fille blonde du chef d’orchestre de la Naval Academy dans le sous-sol du club des officiers. »Sans public, mais en présence de la presse, requérant le témoignage de Walter Rollins qui se présenta en grand uniforme, six barrettes dorée témoignant sur sa manche de ses 24 années de bons et loyaux services, un premier procès en cour martial innocenta le jeune saxophoniste pour les accusations de boisson et de jeu, mais lui valut six mois de probation pour avoir entraîné son épouse dans cette soirée privée.
Le 6 juin, ce fut au tour de Walter Rollins de comparaître et dès l’énoncé des charges, il fut demandé aux femmes présentes de sortir, y compris son épouse qui a fait le voyage de New York, mais c’est à une femme, noire, que Mme Rollins confia la défense de son mari, Evelyn Baker Richman, celle-là même qui acquittera Miles Davis après son agression de 1959 par la police devant l’entrée du Birdland. À l’issue d’un procès inéquitable, la cour prononça à l’unanimité une sentence de six ans de prison. Evelyn Baker Richman renonça à porter le cas devant la Cour Supreme et sa condamnation fut réduite fin août par les autorités navales à deux ans, à l’issue desquels le fier steward de la naval devint cuisinier dans un restaurant de Long Island. Dans le numéro du Pittsburgh Courrier (l’un des leaders de la presse noire-américaine) où fut détaillée la sentence, on signalait l’acquittement d’une certain James Walker Jr. qui avait abattu un homme noir en lui tirant dans le dos.
Notre Sonny Rollins avait 15 ans et c’est, le 6 juillet 1946, à l’occasion d’une série d’articles sur la famille Rollins publiés dans le Pittsburgh, que notre jeune apprenti bopper encore élève à la Benjamin Franklin High School eut pour la première fois sa photo dans le journal. De quelle manière ? Il est impossible d’imaginer que le génie et les ombres de cet étrange personnage, n’ait pas été en partie façonnés par cette histoire. Elle nous parle de cette « America Great » que les « catholiques » Trump et Hegseth se promettent de rétablir.
D’après Saxophone Colossus, the Life and Music of Sonny Rollins, par Aidan Levy (Hachette Books).