65ème édition de jazz à Juan-les-Pins : du Bluefunk de Keziah Jones à la jam session - Jazz Magazine
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Publié le 17 Juil 2026

65ème édition de jazz à Juan-les-Pins : du Bluefunk de Keziah Jones à la jam session

À Jazz à Juan, Keziah Jones a rappelé que la créativité ne s’arrête pas au bord de la scène. Du BlueFunk de la Pinède à la jam session de l’Ambassadeur, où amateurs éclairés et musiciens de renommée internationale partagent le même groove, la soirée s’est achevée comme elle avait commencé : sous le signe de la liberté.

La (Ré)Créativité de Keziah Jones 

La grosse caisse plante le décor. La basse attrape les hanches. La guitare découpe l’air en contretemps. Le funk avance toujours un peu avant le temps, un peu après aussi. Il refuse la ligne droite et préfère les virages. Sur scène, Keziah Jones apparaît tout de noir vêtu. Silhouette longiligne, guitare plaquée contre lui comme un secret qu’il accepterait pourtant de partager pendant deux heures. Plus rien ne rappelle l’homme posé rencontré quelques heures auparavant. En interview, la voix est douce, presque intérieure. Il raconte qu’il écrit depuis l’âge de huit ans. « J’écris mes pensées depuis que j’ai huit ans. » Au départ, explique-t-il, c’était une manière de « me suivre à la trace », de conserver une mémoire de lui-même alors qu’il quittait très jeune sa famille d’origine nigériane pour aller étudier en Grande-Bretagne. Puis les notes quotidiennes sont devenues « de la poésie, des idées imaginées », avant de se transformer « en histoires, en paroles et en concepts ». Lorsqu’on lui demande s’il est peintre, écrivain ou musicien, il refuse les frontières. « Je n’ai jamais vraiment séparé dans ma tête la peinture de la musique. Je pense que c’est une seule chose, juste de  la créativité qui s’exprime de toutes les manières possibles. » L’ancien étudiant destiné à reprendre l’entreprise d’ingénierie de son père n’a peut-être jamais cessé d’être ingénieur. « Pour moi, la partie ingénierie, c’était la capacité de construire quelque chose de nouveau. »

Rhythm Is Love

 Sur scène, cela s’entend. Les pédales d’effets deviennent des outils d’architecture. Les riffs se superposent, se démontent, se reconstruisent. Les textures se fabriquent en direct. Inventeur du mot BlueFunk, ce territoire où le blues rencontre le funk sans demander la permission au jazz, Keziah Jones déroule un concert placé sous le signe du groove. Ici, tout est affaire de pulsation. Les anciens titres, tels Millions Miles From Home, dialoguent avec les nouvelles compositions. Au milieu du concert, il cite ses maîtres à qui il rend hommage : John Coltrane, Fela Kuti ou Jimi Hendrix. Dans sa musique et sa façon de se donner entièrement sur scène, l’ombre de Prince traverse même la Pinède. À ses côtés, Morris Pleasure fait beaucoup plus qu’accompagner. Le pianiste et claviériste, passé notamment par George Duke, Ray Charles ou Michael Jackson, injecte cette élégance funk dont il possède le secret. Ses nappes épaississent le groove, ses accords relancent la machine. La rythmique respire. Les corps commencent à suivre. Le début du concert demande pourtant un temps d’apprivoisement. Comme certaines rencontres qui ne révèlent leur vérité qu’après quelques silences. Puis, progressivement, les boucles se mettent à tourner plus vite, les riffs deviennent contagieux, les refrains familiers apparaissent. Keziah Jones s’agenouille au milieu de ses pédales, tourne les potentiomètres comme un chercheur devant son laboratoire sonore. Il modèle les fréquences avec les mains autant qu’avec la guitare. La Pinède danse enfin. Le rappel sur Rhythm Is Love agit comme une décharge électrique. Sous les étoiles de Juan-les-Pins, le funk retrouve sa fonction première : faire circuler l’énergie entre la scène et le public qui finissent par se synchroniser.

Jam session : entre amateurs et célébrités

Mais à Jazz à Juan, les concerts ne s’arrêtent jamais vraiment. Quelques centaines de mètres plus loin, la jam session prend le relais à l’hôtel Ambassadeur. Nils Indjein aux claviers et au chant, Thomas Braganti à la basse, Maxime Aigon à la batterie installent immédiatement une ambiance festive et bienveillante où chaque musicien, amateur de bon niveau ou professionnel, est le bienvenu pour jouer. Le public, entre locaux, amateurs de jazz, touristes, habitués du festival , de Paris à Chicago en passant par Tokyo, n’hésite pas à se lever pour aller danser.   Ce soir-là, ultime surprise quand les musiciens de Keziah Jones arrivent. Le batteur lance simplement, avec une joie enfantine et un sourire d’une lumière digne de ceux qui vivent au rythme de leur passion,  : « I want to play. » Pas de vedettariat, pas de protocole, seulement l’envie de jouer. Après un morceau à l’énergie folle, Nils Indjein lance un appel dans le public: « If Mo (Morris Pleasure)  is here, tell him to come, he is one of my idols! » En quelques secondes, la hiérarchie disparaît. Les grandes scènes et les petites ne font plus qu’une. Les musiciens se passent les solos comme on se transmet une histoire. Un jeune artiste peut partager le même morceau qu’une légende. Quelques instants plus tôt, Cory Wong, guitariste des Fearless Flyers, et le bassiste Mark Lettieri du groupe avaient eux aussi rejoint la fête. Peut-être est-ce cela, finalement, l’esprit du jazz dont parlait Keziah Jones lorsqu’il nous confiait : « L’improvisation, l’esprit de liberté… la capacité de décrire les choses de plusieurs façons différentes. »Le funk fait danser les corps. Le jazz, lui, trouve toujours une manière inattendue de faire danser les rencontres.

Hanna Kay

Crédit photo : (c) Jazz à Juan – M. Igersheim