Jazzaldia San Sebastián (2): Miles revisité par Marcus & Truffaz-Lizana, duo singulier
Journées 4 et 5 de Jazzaldia 61e édition à Donostiako/San Sebastian. Du jazz et musiques cousines en live sur les scènes de la cité basque en quasi continu de 11 heures à 02 heures du mat !
25 juillet
Museo San Telmo
Benjamin Moussay (p)

Sur l’écho introductif du piano feutré, légataire d’un toucher léger, délicat, les cris de goélands en bataille prennent le dessus sur le concert du matin. Il faudra cinq bonnes minutes avant un changement de phase bienvenu pour qu’enfin, la musique s’impose en plénitude sous les voûtes du cloître. Pour autant le principe est posé. Un piano désormais pris tout en nuances, phrasé d’une ductilité maîtrisée. Sur le clavier Benjamin Moussay n’en cultive pas moins aussi une certaine forme d’intensité. Il veille néanmoins à toujours aérer son propos. Notes choisies isolées à dessein, passage de courants en decrescendo, cassures dans la ligne, accords répétitifs en brefs points de rupture. Dans la vague, le mouvement, voire quelques constructions plus au carré en ce piano jazz, les contrastes eux mêmes paraissent volontairement imprimés en tant que temps d’apaisement. Sans doute comme nécessité vitale du projet musical proposé. Benjamin Moussay, musicien néo-impressionniste peint ses tableaux pianistiques à majorité de couleurs pastels. « Un vino pianistico fino » : ainsi le qualifierait-t-on dans doute à Séville…
Sélection Jazzeñe
Teatro Victoria Eugenia
Victor Anton (g), Daniell Juarez (ts), Dario Guibert Montaña (b), Rodrigo Ballesteros (dm)

Un hard bop de bonne facture que celui de ce duo, nourri sur une base de collaboration serrée guitare/sax. Petit problème de son tout de même pour les pédales d’effets sur la guitare. En revanche, bonne construction collective sur les thèmes. La
batterie monte en intensité. Pour une dynamique accrue une telle phase serait à renouveler. Éviter aussi les temps morts. Recette simple dans la perspective de séduire public autant que jury: éviter les temps morts; lâcher un peu la bride…
Daniel Juarez (ts), Xan Campos (p), Dario Guilbert (b), Rodrigo Ballesteros (dm)
Le quartet où figure deux musiciens de l’orchestre précédent (sax et batterie) s’affiche plutôt bien équilibré. Le pianiste assume son rôle de lien, accompagnement comme solos. On le retrouve sur un passage lyrique introductif en duo, sax-piano. Daniel Juarez manie son sax nanti d’une sonorité droite, pleine, lequel produit des sons insistants, tenus, tendus. De quoi finalement imposer sa trace.
Auditorio Kursaal
Pat Metheny (g), Chris Fishman (p, clav), Jermaine Paul (b), Leonard Patton (perc, voc), Joe Dyson (perc, dm)
Quel que soit son entourage, avec Pat Metheny il faut s’attendre à un concert long. Genre voyage à épisodes. A ce moment-là précis découvrir deux percussionnistes descendants les travées vers la scène tous tambours sonnants offrent une direction, indiquent en amont une présence forte dans propos Et diable, le jeu de cymbales n’en paraît pas moins brillant. Une vingtaine de titres au total, certains vivement enchainés. Bright size life, thème fétiche enregistré initialement aux côtés de Jaco Pastorius et Bob Moses chez ECM, fournit le tremplin de longues échappées plein manche. Une guitare qui sonne avec tant de facilité, de fluidité ne peut que séduire. Quasi frappée de sobriété le long de grandes montée d’accords, base d’une architecture pensée, avant que de s’aventurer sur les chemins plus torturé de sa guitare synthé. Chris Fishman à ses côtés au claviers instille un piano brillant, gage de tempérance. Il insiste mais cette fois au synthétiseur, jongle avec la guitare sur le fil d’une fine mélodie. Pour terminer la séquence en facteur de ligne de basse sur le clavier adéquat de l’orgue Hammond. Chaque incursion sur cet orgue donne un supplément d’âme soul avec l’intensification de la batterie qui colle pile poil. Groove et swing combinés, quel guitariste de jazz naturel ce Metheny là peut bien être ! Et malgré sa drôle de coiffure casque façon crinière du Roi Lion, on ne peut que l’écouter également comme un sacré faiseur de mélodies…
Le concert se prolonge. On revit même -pour ceux qui l’ont suivi régulièrement- un flash back: la formule de deux chanteurs percussionnistes tels le duo brésilien d’il y a bien longtemps. Charme du vocal à plusieurs voix, petite polyphonie clinquante sous le « vocoder » d’un des deux percussionnistes. Arpèges de guitare acoustique, cordes nylon. Accords claqués clairs du piano. Metheny laisse sa signature sur un lyrisme…échevelé. Fournissant au final un bel exercice de guitare purement acoustique tel un chant résonnant sur des terres du sud…
Pas loin de pouvoir parler d’un « Pat de Lucia » !
Plaza de la Trinidad
Charles Tolliver (direct), Camille Thurman (ts, voc), Antonio Faraó (p), Chris Dahlgren (b), Darell Green (dm) + Big Band Musikene

Un peu singulier sans doute on doit l’avouer de passer directement de l’écoute attentive de Pat Metheny dans le confort du cocon du Kursall à cet orchestre en plein air, plein centre ville, entourés de bars aux comptoirs surchargé de tapas/pintxos. Déjà un peu le monde du jazz à l’envers question déroulé historique. Mais bon dans un festival les têtes de gondoles ne revêtent pas forcément les mêmes habits de gala…Charles Tolliver lui est là et bien là avec ses 84 printemps. Il dirige fermement au doigt et à l’œil. Il impulse le mouvement de ce collectif mixte, orchestre de pros et section de vents estudiantine. Mais il ne joue pas; pas de sa trompette sur scène.

Ce jazz daté, témoignage spécifique d’un musicien qui l’a vécu et pratiqué lui même à l’époque voulue, représente un hommage légitime à la musique légende de John Coltrane. Sur la scène référence du festival il la vit et revit dans un élan naturel, fort de l’apport de couleurs cuivrées des jeunes étudiants de Musikene, section jazz du Conservatoire de San Sebastian. L’écriture d’arrangements précis, carrés est facteur d’une certaine profondeur dans le jazz ainsi mis à l’affiche. Au travers de son volume, sa dimension. A l’image de celui déployé par le saxophone de Camille Thurman, soliste sans faille, les murs de pierre de la « Trini », place chargée d’histoire coeur battant du festival au sein de la vieille ville basque, ont résonné d’un souffle bel et bien coltranien.
Marcus Miller (elb), Mike Stern (g), Bill Evans (ts, ss), Russel Gunn (tp), Brett Williams (clav), Mino Cinelu (perc), Anwar Marshall (dm)

Une majorité de ces noms ont côtoyé Miles. Il en reste forcément une trace. Et il revenait de droit à Marcus Miller qui avait créé pour lui l’iconique thème « Tutu » de les (re)mettre en musique…ensemble. Des musiciens qui d’une certaine manière ont chacun marqué de leur sceau instrumental l’orchestre d’un Miles Davis ainsi relancé dans les années 80 à l’issue d’une éclipse. De quoi participer collectivement à l’écriture de ce moment d’un jazz ainsi redéfini par un Miles redevenu visionnaire. Musiciens solistes de première ligne qui n’ont pas pour autant tous su, pu capitaliser ensuite sur leur nom. Au contraire de Marcus Miller. Le dernier bassiste de Miles, lui, a créé, défini un son propre, personnel, prolongeant l’expérimentation du Miles Davis version « électrique ». Celui que le mundillo du jazz appelle simplement de son prénom, Marcus, a imposé son type de musique au cours d’albums référence et de centaines de concerts donnés de par le monde. Car dès que retentit cette sonorité de basse on sait immédiatement que c’est de lui qu’il s’agit. D’où son rôle de rassembleur pour cet hommage (deux orchestres au moins tournent cet été a ce propos sur les scènes des festivals en Europe) du centenaire de la naissance du trompettiste de St Louis dont au passage on peut se demander ce que lui, Miles, aurait pensé d’une telle réincarnation juste festivalière…Reste que le dernier des bassistes de Miles a lui toute légitimité musicale de le faire.


Sur scène en ce vingt et unième concert de la tournée européenne du groupe, la musique tourne à fond. Et sur ces thèmes cultes ( It’s about that time, Catembe, Tutu…) chaque musicien est à sa place. Chaque soliste tient son rang. La musique servie live recèle sa part d’émotion. Le son rauque de la clarinette basse sur Bitche’s brew…la scansion de la mélodie minimaliste de ce drôle de morceau qu’est « Jean Pierre »…Miles ainsi revisité, suffit de suivre Marcus le guide…

26 juillet
Museo San Telmo
Emile Parisien (ss) Vincent Peirani (acc)

Session en acoustique pure sous le cloître. Et ce matin, traçant dans l’azur au dessus de l’océan proche, les goélands ont l’esprit et le vol tranquille…Le duo frenchy installé là sous les voutes de l’ancien couvent muté en musée vit sa vie de couple issu d’un mariage d’amour de l’improvisation depuis nombre d’années sur l’autel du jazz. Leur jazz est de nature pluriel d’essence, dé-gendré, jouissif quoi qu’il en soit. Ils se regardent, s’coutent sans s’interrompre, s’épaulent dans le rythme, se relaient dans le développement des lignes tirées. On va du swing au tango en passant par des échos de valse musette, de pulsions binaires aux explorations ternaires. Facettes de l’art de l’accordéon bien tricolore que Peirani, facile, possède sur le bout de ses dix doigts. Il le met au service d’une palette de jeux d’airs élargis, en mode accompagnement ou fonction soliste. Emile Parisien lui, contorsionniste au sens propre comme au figuré endosse le rôle de l’‘Arlequin. Celui qui lance, fait pousser, transfigure les couleurs sonores. Son atout majeur au delà de son savoir faire tout terrain sur son instrument fétiche, le saxophone soprano ? Une sonorité propre, particulière, appropriée, personnelle, colonne d’air chaud, un peu saturé, un brin compressé. Laquelle vous accroche fermement l’oreille sans prévenir.
Les mélodies appellent le chant. Le champ d’accords tire vers une voix …imaginaire.
Chez ce couple en duo de faiseurs d’air de rien, l’oreille toujours prend plaisirs.
Teatro Victoria Eugenia
Louis Sclavis (cl, bcl, ss), Benjamin Moussay (p), Olivier Laisney (tp), Sarah Murcia (b), Christophe Lavergne (dm)
Comme aptes à justifier le titre introductif ( Mousson) les formulas mélodiques reviennent en pluies de leitmotivs. Le piano solo sans attendre marque son territoire puis rapporté au quintet en accentue la dynamique. Benjamin Moussay tout au long du concert jouera un rôle central. Il impulse les zones de développement, aiguillonne la modification des climats. Au plan général le contenu bénéficie d’une construction serrée. Focus sur la clarinette basse: la sonorité de Sclavis en maîtrise sur cet instrument, en duo avec la basse en particulier, pousse vers le chant (Madras Song) La musique, mélange de partitions et d’improvisations s’appuie sur une architecture fine. On sent une recherche de nuances dans les séquences qui se succèdent, une certaine douceur orchestrale savamment dosée à l’exemple de duos bois/cuivre. Filtre dans l air une certaine élégance dans le propos.

Les clarinettes de Sclavis, expert sur l’instrument, cultivent le contraste sur leurs implications en « live »: technique accomplie dans le but de laisser une empreinte de douceur via les solos sur le bois classique. Sillon plus profond, plus dur au besoin, limite violent dans les poussées de saturation pour ce qui concerne la clarinette basse.En arrière plan, d’apparence, presque discrète, la rythmique fort présente a son influence propre dans le produit jazz concocté. Au final, on décèle dans le souvenir global d’un tel concert un travail en amont d’’écriture brillante.
Auditorio Kursaal
Diana Krall (voc, p) Marc Ribot (g), Denis Crouch (b), Jay Bellerose (dm)
Clairement: la question n’est pas de s’interroger sur ce que va jouer Diana Krall. Non . La question se formule plutôt ainsi: « Que vient faire Marc Ribot, guitariste écclectique dans pareille sphère d’influence ? » Un constat déjà opéré dès le début de la session scénique entamée sur l’immense scène de cette immense salle de spectacle. La chanteuse pianiste québécoise joue un peu moins de son instruments au plan harmonique, laissant Ribot trouver sa place, telle l’intro de « Just like a butterfly » Elle se tourne même carrément vers le public délaissant le clavier du piano. Elle insiste dès lors davantage sur son vocal soudain plus scandé, syllabes très marquées, tonalité de voix tendue. Ou se concentrant sur l’effet d’un duo avec la guitare offrant un moment d’ambiance intime, drôle de sentiment dans ce concert (« I’m confessing…I love you » )
L’heure et demie de récital perlée de deux rappels sous la pression d’un public donostiarra charmé et conquis passera finalement assez vite au long de tableaux sonores différents. Diana Krall convoque Dylan pour sa chanson « Baby blue » flattant la mélodie voix et piano conjugués à cet effet tandis que Marc Ribot toujours penché sur sa guitare sans que l’on entrevoit son visage caché dans l’ombre, dédouble un champ d’accords savant. Puis le temps bref d’un petit chorus accrocheur il sort les griffes (intentionnel ?) à propos d’une version du mille fois joué et re-joué « Honey suckle rose » Avant de sortir un solo bluesy total sur le standard des standards « I’ve got you under my skin » Plus tard ce sera, impulsé au piano, une petite séance copie de rag time…On pouvait se dire que dans cette formule et le temps d’un pareil répertoire, ce set collerait parfaitement au décor d’un club de jazz. Certes, mais in fine avec l’apport inattendu d’une guitare aussi ingénue que celle de Marc Ribot pur new-yorkais invité très spécial…

Plaza de la Trinidad
Vincent Peirani (acc), Emile Parisien (ss), Tony Paelman (p, elp), Julien Hervé ( b) Yoan Serra (dm)

On retrouve Vincent Peirani, toujours pieds nus bien sûr, sur la grande scène de la Trinidad. En quintet pour sa formule Living Boeing IV en compagnie de son complice de toujours au saxophone soprano. Ouverture des hostilités jazz sur un thème du guitariste Lionel Loueke. Pour qui le découvre ici, Emile Parisien à son habitude fait le buzz: inspiration, énergie, gymnastique pour ne pas dire comme Satie « gymnopédie » de l’improvisation. Très vite en un duo partiel accordéon/batterie, le niveau d’intensité croît si il en était besoin. Sur un tempo d’enfer.

Coeur du concert: une suite « écrite en temps de pandémie » raconte Vincent Peirani. Laquelle débute en méandres mélodiques placée sous le sceau introductif du soprano. Bientôt rejoint par l’accordéon puis le piano chargé de maintenir le lien. Longue pièce en fils mélodiques soigneusement tressés. L’accordéon de Vincent Peirani s’y trouve justement mis en avant, crescendo puis en decrescendo progressif jusqu’au silence…Un parcours musical riche de son écriture soignée, génératrice d’un effet de mouvement, dotée d’une densité thématique notoire. Le public basque, majoritairement en découverte de ce courant jazz en eaux fortes du musicien français a voulu manifester son appréciation.
Eric Truffaz (tp) Antonio Lizana ( as, voc), Renaud Gabriel Pion (bcl), Pau Figueres (g), Arin Keshishi (elb), Manuel de la Torre (dm), Vincent Thomas (perc), Sara Sanchez (baile)
Autre concert hommage à Miles Davis l’année anniversaire des cent ans de sa naissance. Pourtant cet orchestre inédit réuni pour la circonstance cible précisément un enregistrement particulier du trompettiste « Sketches of Spain » gravé en 1960, inspiré par l’attrait de Miles pour les musiques typiquement ibériques. A ce titre la version du célèbrissime « Concerto pour Aranjuez » du compositeur Manuel de Falla traduit en jazz couleur seguiria flamenca donne le ton, les couleurs dominantes de ce Sketches of Spain revisité au présent.

Un son droit, d’un souffle clair: Eric Truffaz parie fort légitimement sur sa sonorité d’une acoustique parfaite afin de célébrer le Miles de cette époque épique dans sa carrière. Avec le renfort d’Antonio Lizana, enfant andalou de Cadiz, les lignes musicales dessinées qui se croisent prennent une envergure, une vérité -oui sans emphase c’est le mot qui convient- en continuum. Confirmée par le face à face danse “baile” flamenco de Sara Sanchez aux costumes de couleurs éclatantes avec le sax chaud bouillant et la voix brûlante d’Antonio Lizana. À l’évidence Lizana est aussi vrai « cantaor flamenco » que saxophoniste investi de l’idiome jazz. Garant du lien avec cette musique traditionnelle des gitans d’Andalousie, détonateur dans ce projet original ambitieux. Ne pas oublier pour autant le remarquable travail, profond, intelligent sur les arrangements signé du musicien suisse Renaud Gabriel Pion.



Dans le cours musical kaléidoscope du concert mis en vie directe sur la scène de Jazzaldia, à retenir d’abord une super séquence funky, épisode de couleurs expressionnistes en diable préfigurant ce que Miles a généré deux décades plus loin que celle des sixties. Puis suite à l’un de ses solos brûlants un nouveau duel de Lizana avec la danseuse, force, grâce et jeu de frappes typique flamenco de « tacones » chez elle ( les talons) en joute rythmique mise en partage. Enfin Eric Truffaz que l’on voit habituellement plongé dans des climats électriques sinon très électroniques en garant ici d’un univers harmonique, pur héritage du Miles trompettiste référence. Moment d’écoute privilégiée en magie réitérée d’un jazz pleine esthétique.


Robert Latxague