Parfum de jazz à Buis les Baronnies(suite et fin) - Jazz Magazine
Jazz live
Publié le 17 Août 2026

Parfum de jazz à Buis les Baronnies(suite et fin)

PARFUM DE JAZZ 27 ème édition ( Suite et fin)

Samedi 14 août Après-midi

Avant le concert du soir de Yazz AHMED, direction le cinéma associatif de Buis REG’ART à la programmation soignée pour entendre évoquer la pianiste Mary Lou Williams par Jean Paul Ricard qui nous fait également découvrir une captation de son concert à Newport en juillet 1978.

Contrairement à Nina Simone qui ne put jamais se satisfaire de l’écart entre ce qu’elle aurait souhaité et ce qu’elle obtint, Mary Lou Williams, consciente elle aussi de sa valeur et de son talent, ne renonça jamais à faire connaître son travail. Elle a traversé l’histoire du jazz, évoluant avec cette musique sur près de cinq décennies, reprenant ses compositions, les réécrivant dans un ressassement étonnant, “a work in eternal process and progress”. Si son oeuvre enregistrée est plus que fragmentée, elle a gardé toutes les traces possibles de son travail qui exprimait son point de vue sur l’histoire du jazz dont elle s’estimait partie prenante.

Cet acharnement devait porter ses fruits, puisque ses archives personnelles, léguées à l’Institute of Jazz Studies de Newark (New Jersey) furent la source du travail époustouflant de collecte et de reconstitution de deux saxophonistes Benjamin Dousteyssier et Pierre Antoine Badaroux, également directeur artistique de l’Umlaut Big Band créé en 2011.

L’oeuvre de Mary Lou est reconsidérée dans son ensemble détaillant son rapport au blues, sa participation à l’école de KayCee (Kansas City), ses arrangements pour Duke Ellington qui lui commanda des pièces qu’il paya rarement et enregistra tout aussi peu, alors qu’il la considérait comme “en avance sur son époque”; s”il se montra particulièrement ingrat, on peut se fier à son jugement. Pionnière, avant-gardiste post-moderne en un sens, elle fut repérée heureusement par le génie du bop, Dizzie Gillespie qui n’hésita pas à l’engager dans son orchestre. Elle reçut et encouragea nombre de musiciens comme Bud Powell et Thelonius Monk dans son petit deux pièces de Harlem et elle réinventa blues, stride des origines et boogie, griffonnant sur feuilles volantes, des pages sans titre ni date parfois…. Son art plutôt singulier magnifie le pouvoir du jazz : on est eberlué devant ce qu’elle arrivait à créer dans l’instant, dans le plus grand désordre parfois, car si Mary Lou reprenait continuellement ses compositions, elle n’écrivait que des esquisses pour ses propres parties de piano par exemple. A la fin de sa vie, elle joua même du free jazz, se livra à un “duel” avec Cecil Taylor dans une version pour deux pianos, explorant les sonorités de l’instrument.

L’exposition à Buis que j’enchaîne dans la foulée-rien n’est loin heureusement, raconte avec les pochettes de JP Boutellier le travail de toutes ces femmes du jazz en onze chapitres, des chanteuses de vaudeville et de blues aux femmes pianistes à Chicago, sans oublier les big bands féminins , les chanteuses d’orchestre… avec un chapitre entier consacré à Mary Lou Williams.[AUDIO] Exposition Vinyles : Jazzsra

Buis-les-Baronnies, Théâtre de Verdure de la Palun, 14 août, 21h.

Yazz Ahmed quartet

Yazz Ahmed (tp, bugle, compositions) Ralph Wyld ( vibraphone) Dave Mannington ( bass) Rod Youngs (drums)

Le style musical de Yazz Ahmed est singulier, souvent qualifié de « jazz arabe psychédélique » ( pour ma part je ne le sens pas vraiment psychédélique, plutôt baigné de spiritualité), à la croisée du jazz modal, de la musique électronique et des traditions du Golfe Persique. Elle fusionne ses racines bahreini avec un jazz électro contemporain, réalisant ce « crossing », puisque née à Londres et profitant ainsi d’un double héritage culturel et musical. Il est plus qu’intéréssant de rappeler que son grand-père jouait déjà de la trompette dans l’orchestre du pianiste John Dankworth où pouvaient performer les saxophonistes Tubby Hayes et Ronnie Scott dans les années cinquante. De sacrés musiciens ! Les liens avec l’Angleterre sont profonds puisque Bahrein, cet état arabe du Golfe resta sous protectorat britannique jusqu’à l’indépendance en 1971. Comme elle veut retrouver ses racines arabes, son intention est de développer « une story» comme disait Louis Sclavis pour son dernier India à partir du folklore, des contes et légendes de Bahreïn en se plaçant du côté des femmes. Dans son avant dernier album de 2025, A Paradise in the Hold, elle tourne autour du folklore de son archipel et ses histoires parlent d’identité, des femmes arabes et de leur condition. Elle aimerait faire évoluer la perception des occidentaux sur les femmes arabes. Elle s’inspire aussi des chants traditionnels des pêcheurs de perle ( aucun rapport avec Bizet?)s et des marins de Bahreïn. Ce qui apporte une dimension chorale, incantatoire et très spirituelle à ses morceaux. On pense aux « ama » du Japon qui pêchent en apnée et aussi au Tabou tahitien de Murnau.

Elle nous présente en anglais les différents morceaux à entendre de divers CDs The Paradise in the Hold et le tout dernier Ep de 4 titres sorti au printemps 2026 Shinrin-Yoku. ( couvertures de l’artiste Sophie Bass).

Tout un merveilleux narratif qu’elle essaie d’injecter au coeur de sa formation musicale contemporaine. Musicienne accomplie, elle navigue aux confins de la musique de ses origines, désireuse de ce retour aux sources et à la tradition et de l’électro du 21 ème siècle en un curieux mélange, plutôt envoûtant mais déstabilisant.

Je détaillerai le « discours » sous-texte de sa création car son anglais native a peu de chance d’être compris. Ce qui est dommage même si le lien entre le propos et la musique ne sont pas évidents.

Le premier titre « She stands in the shore » évoque une déesse mentionnée dans l’épopée de Gilgamesh qui, selon les lettrés, aurait vécu sur l’île de Bahrein. Puis viendra le tour de « Al Naddaha « , une sirène égyptienne qui comme dans l’Odyssée attirait les marins pour les perdre, une femme fatale en somme. Dans « Her Light » ce sont des groupes de femmes de Bahreïn qui célèbrents fêtes et mariages en formant des cercles de tambours. On entendra aussi un titre de son album déjà ancien La Saboteuse qui évoque les forces négatives internes, les pulsions de destruction. Le titre de « Dawn Patrol » tout à fait particulier renvoie à son album Shinrin- yoku . Une plongée dans un tout autre univers, japonais cette fois qui repose sur le concept de Forest Bathing, ressourcement dans la nature par la méditation. Un bain de sons apaisant, en connection avec la nature. Pour finir une autre plongée en eaux profondes et troubles dans le tourbillon de « A shoal of souls » unissant poissons et âmes insatisfaites et intranquilles, un  ancien titre de 2019, métaphore poétique qui compare les âmes à un banc de poissons.

Les musiciens mettent un peu de temps à entrer dans le jeu, le bassiste occupé à ses réglages et la trompettiste en retrait sur la gauche de la scène comme émergeant d’une réflexion. Seul le batteur s’enflamme très vite, sa frappe sèche et forte claque furieusement joyeuse. Il prendra très vite un long solo contrastant avec le jeu éthéré au bugle et à la trompette posés et repris alternativement. Presque maniaque dans ses gestes qui semblent compter.

L’influence de l’électronique de Radiohead qui l’inspira n’est peut être plus directement perceptible comme à ses débuts mais elle a conservé certains traits dans l’écriture de ses compositions: elle manipule les textures numériques, fait des collages sur fichiers numériques, retravaille, recycle, ce qui entraîne de nouvelles versions d’anciens morceaux, les reprend au bugle avec des couches d’effets électroniques. Ce qui a pour conséquence de ne pas rendre perceptible l’originalité de son instrument doté d’une valve spéciale lui permettant de jouer des quarts de ton, indispensables pour reproduire fidèlement les maqâmat (modes mélodiques de la musique arabe). Quatre pistons au lieu de trois rajoutent de la longueur au tube et permettent ainsi sans forcer sur les lèvres et bouger les coulisses d’abaisser les notes. Mais le bidouillage constant entraîne d’autres effets plutôt cosmiques… des sons bizarres, des onomatopées whizz à la Gainsbourg …

Le son est en expansion avec l’intégration des effets électroniques visible en live avec des pédales d’effets pour triturer en direct le son de sa trompette. Le son est électroniquement modifié jusqu’à créer des sonorités presque liquides, étranges, futuristes.

Le concert avec cette formation est mouvementé, jalonné de ruptures de rythmes et de passages hypnotiques. Il semble que la musique de la trompette et du bugle n’évoluent que par de subtiles variations, une mécanique aux ajustements variables, aux micros déréglement telle une palette aux nuances très proches. Au fil de son introspection surgissent des mélodies flottantes, éthérées, dans un halo de réverb. Yazz Ahmed montre une certaine habileté à installer décor et atmosphère cherchant à ressusciter le folklore mais surtout à explorer le lien avec la nature dans une certaine spiritualité. Poésie et mélodie se rejoignent ainsi dans une tradition arabe bien comprise. Ce minimalisme rend frappant les passages où la bride est lâchée, généralement par le trio qui lui fait face : éclatante explosion de la batterie, jaillissement du vibraphone et long solo de la basse.

On ne sort pas indemne de ces mélismes lancinants et fragiles, des surprenants effets qui plongent dans la perplexité ou dans un certain ravissement. De quoi réfléchir à cette traversée du jazz de Mary Lou Williams à celui de Yazz Ahmed!

Buis les Baronnies, Théâtre de verdure de la palun, 15 août

KINGA GLYK quartet

KINGA GLYK Basse électrique

Michal Jakubczak (claviers nord et prophet) Lucas Saint-Cricq( sax alto et soprano) Rodeney Barreto drums

Changement radical avec l’arrivée du groupe de cette jeune bassiste polonaise assez bluffante. Il est vrai que voir une femme bassiste leader est plutôt rare. On ne sait ce qu’il faut souligner dans ce spectacle funky qui déchaîne vite l’enthousiasme, sa technique de jeu précise des doigts ( slap au pouce repris chez Marcus Miller dont elle a déjà le chapeau), ou position du pouce pour obtenir des sons proches d’une contrebasse, son agilité à gravir et redescendre le manche pour enchaîner des lignes complexes, une énergie percussive fluide et rapide sur un rythme ternaire. Mais elle a aussi le goût de solos fluides et ses arrangements sophistiqués produisent des échappées mélodiques car elle ne veut pas que sa basse soit perçue seulement comme du rythme. C’est là que son « chant »s’élève sur les accords des claviers, les envolées de synthés Nord et Prophète, les élans du sax alto/soprano qui rappellent le jazz rock des années soixante dix de Weather Report, Head Hunters et bien sûr de Miles. Elle s’est évidemment nourrie des disques de Jaco Pastorius, indétrônable figure de son instrument. Sur sa basse à quatre cordes, le groove est prodigieux et sa virtuosité ne se veut pas uniquement démonstrative. La basse est au centre de la musique du groupe mais ce n’est pas une musique pour seuls guitaristes et bassistes . Il est évident que c’est un régal pour un guitariste d’observer les gimmicks, les trucs de la bassiste même si elle ne veut pas étaler . Elle joue pour un public auquel elle confie ses sentiments, Feelings est d’ailleurs le titre de l’un de ses albums, elle a une certaine habileté à composer des mélodies, à partager sa vision dans un anglais simple que tout le monde comprend, cette fois. Elle crée immédiatement un contact avec le public et commence par se présenter avec modestie dans un parler chanter, disant préférer jouer de sa basse plutôt que de chanter. Elle dégage tout de suite de la sympathie, ouverte, souriante et attentive, s’inquiète de son batteur assailli par des insectes bourdonnants, attirés par la flamme des projecteurs, un batteur cubain excellant au demeurant dans la dynamique de groove fusion.

Elle utilise peu d’ effets pédale et octaver, elle n’en a pas besoin. Kinga Glyk a un groove puissant dans son jazz fusion et ses ballades contrastent, plus aériennes. Plus que sa technique incroyable c’est bien sa musicalité, son sens aiguisé du rythme qui impressionnent.« Pour moi la musique est bien plus qu’un simple son. J’essaie de partager bien plus que des notes jouées rapidement ou lentement car j’ai envie d’écrire des chansons qui ont du sens. » Elle a été très tôt attirée par cet instrument et s’est imposée face à un père musicien qui s’est résolu à la laisser vivre son choix.

Avec ce concert sans manière, s’achève la première partie de ce festival qui se poursuit la semaine prochaine dans le Tricastin à Donzère avec des formations françaises cette fois, Marion Rampal, Sophie Alour. L’équipe nombreuse de bénévoles est remerciée pour son engagement toujours remarquable ( je citerai pour ma part Daniellecet Patrick pour l’accueil, les photos, Claudine à l’expo , le dévoué Marc au convoyage).

Détail amusant, à Parfum de Jazz même le président et vice président de l’assoc sont des femmes qui assurent numéro piquant de présentatrices chaque soir!

C’est la fin de mon séjour dans les Baronnies avec quatre jours de musiques plus que contrastées, des formations découvertes qui montraient la vitalité des musiques actuelles et leur renouvellement.

Sophie Chambon