« Quiet Men » au Studio de l’Ermitage

13 May 2019 #

Au Studio de l’Ermitage, le quatuor Denis Colin-Pablo Cueco-Julien Omé-Simon Drapier ont présenté leur CD « Quiet Men ». Et ce fut un moment incroyable.

Denis Colin (clarinette basse et clarinette contralto), Pablo Cueco (zarb), Julien Omé (guitare), Simon Drapier (arpeggione), Studio de l’Ermitage, 9 mai 2019, Studio de l’Ermitage

 

Une soirée où l’on découvre un instrument de musique n’est jamais une soirée perdue. Alors quand on en découvre deux…
Le quatuor se présente en effet sous une formule instrumentale inédite: une guitare, bon, un zarb, bon, (après un petit temps) mais en plus une clarinette contralto et un arpeggione!
Dans le petit livret qui accompagne le CD, chaque instrumentiste parle de son biniou (c’est à dire de lui-même). Simon Drapier, quand il évoque son arpeggione, fils illégitime d’une guitare et d’une violoncelle que l’on peut jouer (attention ça devient sexuel) à l’horizontale comme à la verticale devient lyrique: « cette guitare d’amour permet positions inhabituelles , arpèges sulfureux et jeux de résonances subtils ». Cet instrument, inventé fin XIXe, n’a pas fait souche dans la tradition classique. Seul Schubert eut l’idée de lui consacrer une sonate…
Et puis il y a cette clarinette contralto qui dans les mains de Denis Colin alterne avec la clarinette basse. Toujours dans le livret, Denis Colin la qualifie de « très grande petite soeur de la clarinette basse ». Effectivement, elle est grande, mais c’est surtout son timbre qui requiert l’attention…C’est un « l’instrument à nuages » dont le son est plus fuligineux que la clarinette basse, avec des graves qui me semblent plus profonds et plus sourds.
Instruments inclassables, mais surtout musique inclassable: elle est souvent parfumée d’Orient, que ce soit dans les improvisations de Denis Colin, ou dans le jeu de Julien Omé, si proche du oud par moments, à cause du zarb, bien sûr (instrument d’origine persane comme chacun sait) , mais elle infuse des éléments traditionnels venus de nos contrées (comme dans « Gavotte sans retour » de Pablo Cueco) ou de beaucoup plus loin (« Milongua desigual » du même Pablo Cueco). On repère aussi, dès les premiers morceaux, des entrelacements et entrechoquements de sonorités propres à la musique contemporaine (dont pablo Cueco et denis Colin ont fréquenté les rivages ). Mais la musique est portée par un groove irrésistible : ça trace, ça avance, ça a la patate. L’une des compositions,  signéeDenis Colin, s’appelle « la chasse » et il traduit bien cette ambiance haletante que l’on trouve en plusieurs morceaux.

 


Dans la confection de ce groove, Pablo Cueco et Julien Omé sont souvent à la maneuvre. Julien Omé cisèle un ostinato de guitare hypnotico-poétique, et Pablo Cueco apporte toute l’énergie galopante de son zarb, Denis Colin ajoute ses nuages à la clarinette alto, avant de déployer ses ailes à la clarinette basse ou sur cette clarinette contralto, tandis que Simon Drapier, avec son instrument mi-chèvre mi-choux peut aller dans le sens de la guitare pour épaissir la pâte sonore, ou dans le sens violoncelle s’il se fait soliste: il tire alors un magistral parti de son arpeggione , avec une ligne mélodique piquetée de dissonances ou d’esquisses de voix secondaires, un peu comme une corde hérissée d’épis.

Je reviens à ce groove irrésistible tressé par Julien Omé et Pablo Cueco . Il fournit une belle piste d’envol pour un soliste. Denis Colin, visiblement, s’en régale. A chaque moment où il a pris la parole à son compte, ce fut incroyable. Sur Turkish Women at the bath (morceau de Peter La Rocca) il expose la mélodie avec une sensualité gourmande , épicée de notes bleues, avant de devenir véhément, rauque, barrissant. C’est intense et beau.

Les thèmes sont très variés, car ils reflètent les (fortes) personnalités de tous les membres du groupe. Simon Drapier a mis au pot commun Les Chevaliers, plein de mystère et de poésie. Pablo Cueco a apporté (entre autres) son Hommage au désert, morceau gigogne qui enchaîne plusieurs atmosphères sonores successives, avec des petits interludes bruitistes merveilleux. Cerise sur le fromage, Pablo Cueco, zarbiste dadaïste annonce ses morceaux avec des improvisations verbales délirantes (c’est absolument irrésumable, mais en gros, il fait comme si chacune de ses compositions était destiné à un feuilleton télévisé, dont il « pitche » le sujet avant de conclure « mais au dernier moment, le tournage a été annulé »). Denis Colin le regarde du coin de l’oeil avec un air indulgent (ils se fréquentent depuis trente ans), tandis que Julien Omé à sa gauche est sidéré. C’est aussi l’une des belles vertus de ce projet que de mêler des musiciens de générations différentes. Visiblement ils se sont trouvés car le résultat est magnifique.

Texte JF Mondot
Dessins Annie-Claire Alvoët (on peut découvrir d’autres dessins, peintures, gravures sur son site www.annie-claire.com Une exposition en cours au Sunset permet de voir ces dessins dans l’un des lieux où ils furent réalisés)

Brève de jazz

Les Grands Prix de l’Académie Charles Cros ont été décernés hier soir

Grand Prix Jazz à CÉCILE McLORIN SALVANT pour son disque 'The Window' (Mack Avenue / Pias) Grand Prix Blues au groupe DELGRES pour son disque 'Mo Jodi' (PIAS) JORDI PUJOL, du label Fresh Sound, a reçu un Prix in honorem pour son travail sur l'édition phonographique et les rééditions, depuis 1983, et en particulier pour ses récentes publications de rééditions et d'inédits du jazz français des années 40 à 60. JOËLLE LÉANDRE a reçu un Prix in honorem en musique contemporaine pour l'ensemble de son parcours musical, à l’occasion de la parution récente de 'Double bass', ( B. Jolas, G. Scelsi, J. Cage, J. Druckmann, J. Léandre par J. Léandre) (Empreinte digitale). Elle a publié également cette année plusieurs disques de musique improvisée http://charlescros.org

Bill Carrothers: solo unique au Duc

C'est sans doute le pianiste le plus rare de notre époque, à tous les sens du terme: si l'ont tient bien nos tablettes, l'immense Bill Carrothers ne s'était plus produit à Paris depuis... 2011! Alors, pour une fois qu'il quitte sa retraite du fin fond du Michigan, on ne manquera pas sous aucun prétexte son unique date au Duc des Lombards ce jeudi 6 décembre, qui plus dans l’intimité d'un solo, configuration dans laquelle il nous a livré ses plus grands disques.

Palmarès.

C’est l’Auxane Trio du pianiste Auxane Cartigny avec le contrebassiste Samuel F’hima et le batteur Tiss Rodriguez qui a remporté l’édition 2018 du prix international Jazzymatmut dans le cadre des actions culturelles du Groupe Matmut. Le trio a touché un chèque de 8 000 €. 2ème prix : le quartette de Ludovic Ernault (5 000 €). 3ème prix : l’Eugène quintette (2 000 €). Auxane Cartigny avait ouvert la série de des 20 pianistes à suivre publiée tout au long du mois d’octobre dans les Bonus de jazzmagazine.com.

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20190701 - N° 718 - 96 pages

Avant ses concerts exceptionnels à la Fondation Louis Vuitton, Ahmad Jamal a accordé à Jazz Magazine un entretien exclusif pour...