Michel Portal trio

12 Jan 2020 #Le Jazz Live

Retrouvailles avec Lionel Loueke moins de deux mois après sa prestation dans le quartette d’Herbie Hancock. Auprès d’une autre figure historique : Michel Portal. Soit trois arpenteurs du globe et de la musique devant l’Eternel. Pour compléter le présent trio, un jeune et superbe batteur, originaire, comme le guitariste, du Bénin.

Michel Portal trio

Michel Portal (cl, ss), Lionel Loueke (elg, voc), Christi Joza Orisha (dm, perc)

Toulouse, salle Nougaro, 9 janvier 2020

Avec Michel Portal, tout est affaire de rencontres. Les virages de l’œuvre résultent d’enthousiasmes successifs pour des personnalités et des façons de faire de la musique. Après une introduction à tâtons, on est renvoyé dès la tranche de funk ciselé qui ouvre le bal au projet « Minneapolis », initié en 2001 par le soufflant avec la crème des funksters d’alors. Des rencontres, il y en eut une tripotée entre les années free jazz, la chanson française, et tant d’autres. Celle avec Loueke remonte à 2010, sur l’album « Baïlador » avec Ambrose Akinmusire et Jack DeJohnette… Depuis, les albums de MP se sont faits rares (breaking news : on nous en promet un pour cette année), mais pas son omniscience scénique faite de multiples pas de côté. Le parcours de Loueke le montre tout autant friand de rencontres, souvent inattendues (quoi de commun entre le groupe australien The Vampires, le sax tchèque Loubos Soukup, la chanteuse Céline Rudolph et les Blue Note All Stars ?) dans lesquelles il s’investit sans perdre une once du style qu’il s’est façonné dès ses débuts et a affiné depuis, jeu d’une grande douceur, baigné d’effets et harmoniseurs, complétés d’un chant tenant parfois du grondement ou de sonorités buccales percussives, le tout formant un écosystème complet lui permettant de jouer solo, façon homme-orchestre (Herbie Hancock, son employeur et fan n°1, lui laisse fréquemment une plage non accompagnée sous les projecteurs). La rencontre de Portal avec la « Cotonou connexion » a du sens, marquée par une légèreté d’humeur de tous les instants, la bienveillance et l’appréciation mutuelle se lisant sur les visages, les gestes et la musique. De toute évidence, les compositions n’ont pas toutes été répétées, la setlist est aléatoire, et une paire de pièces ne vont pas sans approximations harmoniques, même dans ces mains expertes et aptes à tout rattraper. Cela a peu d’importance, le sujet est avant tout le rythme, et un feeling solaire équitablement partagé. Je n’avais pas entendu Portal depuis 2012, en duo avec Hamid Drake (Afrique et Amérique en double appel?), et pour un rappel l’invité Jim Black. Le rythme encore. Puis ce fut un rendez-vous manqué à Angrajazz, où le Bayonnais avait dû annuler sa participation au Sfumato d’Emile Parisien. Depuis, Portal a notamment rendu hommage à Ornette Coleman à Berlin avec Joachim Kühn.

 

 

Le vétéran présente avec un humour décalé ses compositions, majoritaires dans le programme (African Wind écrit à Dakar, Relooker dont il se demande bien quelle mouche l’a piqué de lui donner cet intitulé), un Dum Dum Dum remontant à l’époque où il jouait avec Eddy Louiss, et nous frustre en mentionnant des compositions inédites écrites en quatrième vitesse pour Claude Nougaro dont une qu’il aurait bien jouée ce soir si le trio avait eu le temps de la répéter. Nougaro avec lequel il fit un bout de chemin quelques années durant, louant les musiciens dont le chanteur savait s’entourer, et disant son émotion de jouer dans la salle qui porte le nom de son ami. A une ballade près (Viens, signée Lionel Loueke), ponctuée de lignes de clarinette basse, ce sont des grooves enjoués en cascade, quasi-biguines et afro-calypsos pouvant se rapprocher de formes traditionnelles de nos régions sans que cela paraisse saugrenu. Faut que ça danse, disait Jean-Pierre Marielle. La patte Loueke est si présente que l’on pourrait croire certains titres de sa plume, si Portal ne venait nous détromper en se les attribuant. Des compositions simples pour l’essentiel, accessibles et sans pièges. Cette fraîcheur scénique ne se rencontre pas tous les jours, aussi on la savoure à sa juste valeur. Combien de groupes en tournée nous servent des prestations certes impeccables, parfois virtuoses, mais esthétiquement claquemurées, sans véritable respiration, imprégnation d’un public donné, différence avec le set de la veille, reproduction plus ou moins inspirée d’un album à promouvoir ? Les meilleurs s’y laissent prendre, le marketing n’est pas toujours l’ami de l’instant présent, et peut-être le phénomène est-il inévitable. Mais voilà, ce soir les musiciens sont détachés de toute pression, n’ont pas de disque à vendre, et la musique coule comme une goutte de rosée sur la tige d’une fougère de quelque forêt enchantée, au bénéfice de l’auditeur, lequel, ça tombe bien, est à l’écoute. Portal bougonne aimablement sur le fait de devoir changer d’instrument encore et toujours. S’il joue un peu de soprano et un peu de clarinette en si bémol, la clarinette basse aura ses faveurs pour la majeure partie du concert. Il en fréquente, peut-être paradoxalement, le registre le plus haut. J’apprécie le sens de l’espace, l’avènement d’idées non forcées, l’absence de longueurs, l’admiration qu’il exprime pour ses partenaires et leur mise en valeur.

Christi Joza Orisha est une révélation : faisant jeu égal en toute décontraction avec ses glorieux aînés, il se signale par un jeu atypique, mêlant percussions et éléments de batterie sans les hiérarchiser (on est davantage dans les esthétiques africaines que dans le jazz, mais Michel Portal lui-même semble concevoir le jazz comme une grande maison accueillant toutes les forces créatives désireuses de venir l’habiter), n’abusant ni du volume sonore ni des nombreux éléments à sa disposition. Pas le genre de batteur à s’endormir sur une formule, il propose un discours rebondissant sans cesse, la répétition ne faisant pas partie de son vocabulaire. Loueke semble ravi de ne pas avoir à forcer sur l’ampli, caressant tranquillement ses cordes, à mille encablures du surprenant chorus hard-rock qu’il donna à la fin du set d’Hancock. Portal se hasarde à son tour à quelques interjections vocales, plus rudimentaires que celles de son confrère, et Loueke entonne un chant de quatre syllabes en boucle, qu’il enjoint l’assistance de reprendre, avant de révéler, dans un éclat de rire contagieux, que ces phonèmes imaginés dans l’instant ne veulent strictement rien dire. Quand Portal parle de son goût immodéré pour l’improvisation, il ne faut pas entendre cela au sens d’impro radicale. Car même lorsque les musiciens partent du silence pour émettre des sons, des grooves d’une nature ou d’une autre se structurent rapidement sous leurs doigts, et chacun d’apporter sa pierre à l’édifice. Simplicité et émotion : la soirée en résumé. Cerise sur le gâteau, les musiciens ont si bien tenu la salle en haleine qu’aucun appareil photo ou écran de téléphone ne s’est interposé entre les oreilles, les yeux du public et la musique, permettant à la communion, qui est bien ce que l’on recherche lorsque l’on va au concert, d’advenir. David Cristol

Photos : Laurent Avizou

P.S. On retrouve Michel Portal intervenant, aux côtés du scénariste Jean-Claude-Carrière et du critique de cinéma Charles Tesson, en bonus du film « Max mon amour » de Nagisha Oshima, sorti en DVD/Blu-Ray chez Studiocanal dans la collection « Make my day » dirigée par Jean-Baptiste Thoret. Michel Portal avait composé la bande originale de ce long-métrage en 1985, et se remémore l’étroite collaboration avec le cinéaste japonais, dont les idées de mise en scène ont influencé l’écriture de la partition. « Il s’agit d’une musique presque minimaliste, sur deux accords, la bémol et do mineur, sur lesquels j’ai improvisé, comme dans le jazz ». Il rejoue – en 2018 – le thème du film à la clarinette basse « employée pour ce son fluide et mystérieux avec lequel je pouvais évoquer à la fois le danger et la douceur ».

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