Film #6/3 Une discothèque municipale à Montrouge, des concerts gratuits, un vieux crapaud et le duo Pierre Blanchard / Hervé Lavandier. - Jazz Magazine
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Publié le 4 Jan 2026

Film #6/3 Une discothèque municipale à Montrouge, des concerts gratuits, un vieux crapaud et le duo Pierre Blanchard / Hervé Lavandier.

Début 1978, l’obtention d’un CAFB option discothèque (certificat d’aptitude aux fonctions de bibliothécaire) m’avait détourné d’un mémoire de maîtrise sur la disparition du personnage dans les romans de Samuel Beckett dont – en dépit de lectures passionnées et d’une méthode de travail qui me servit lorsqu’en 1995 je me lançais dans la rédaction d’un premier ouvrage sur Miles Davis commandé par Benoît Duteurtre pour Le Seuil (Miles Davis, initiation à l’écoute du jazz moderne) – je ne voyais pas bien à quel avenir professionnel il pouvait bien me préparer.

Diplôme de discothécaire en poche, 100 curriculum vitae et actes de candidature envoyés par la poste, je me vit proposé un poste de discothécaire à la toute nouvelle bibliothèque municipale de Montrouge. Je débarquais dans de vastes locaux tout neufs, déjà pour partie meublés par la Société Borgeaud qui avait pignon sur rue à Montrouge même, mais où tout restait à faire. Avec cet avantage que, positionné au rez-de-de chaussée d’un immeuble où l’accès à la bibliothèque se faisait à l’étage supérieur, j’acquis rapidement une indépendance quasi totale, comparativement à la norme de ce genre d’établissement où la discothèque n’est qu’un département, parmi d’autres, de la bibliothèque (on ne disait pas encore médiathèque). La bibliothécaire étant ce qu’elle était, j’acquis très rapidement l’oreille du secrétaire général avec qui, le fonds ayant été ouvert au public en janvier 1980, je négociai moi-même un budget indépendant de ce que, dans le monde des bibliothèques, on appelait “animation”, et tirait ainsi parti d’un petit auditorium mitoyen de la salle de prêt pour organiser des concerts gratuits.

Ma première initiative fut, si mes souvenirs sont extacts, de faire venir le musicien indien, joueur de vina, Nageswara Rao dont j’avais fait la connaissance à la Fac de Nanterre dans un cursus de musicologie du département de philo consacré aux traditions orales extra-européennes, pour une prestation qui fut à la fois concert et initiation à la musique karnatique. Je revois encore le secrétaire général qui m’avait fait l’honneur d’assister à cette première manifestation, assis parterre dans un coin, et manifestement ravi. La partie était gagnée, j’avais mon budget. Le 6 juin 1981, il s’ensuivit un concert que me proposa Yves Riesel. Plus tard, co-fondateur de Qobuz, il avait partagé mes débuts de critique musical dans les pages d’Antirouille entre 1975 et 1978. Cherchant à promouvoir la violoncelliste Susan Ramonet, il avait vu dans mon auditorium le lieu idéal pour roder un répertoire de choix : les Suites pour violoncelle seul de Bach. Grand moment de musique, à six mètres maximum de l’instrument; et – en dépit des grandes références que je m’appliquais à proposer à mes emprunteurs (Casals, Tortelier, Fournier, André Navarra, Rostropopo) –, je tiens toujours en grande estime le CD qu’elle enregistra plus tard, en 2000 pour Arkes Records.

La suite ? Ce fut peut-être un vieux crapaud Pleyel dont la Mairie ne savait trop quoi faire et qu’inaugura Hervé Lavandier ce 1er avril 1981, en duo avec le violoniste Pierre Blanchard. J’avais fait la connaissance de ce dernier après son installation à Paris en 1978 et l’avait probablement croisé au Cim où il enseignait, collaborant par ailleurs avec Yochk’o Seffer, Didier Levallet (qui venait de monter son Swing Strings System); et je serai bien étonné de n’avoir pas été entendre auparavant le duo Lavandier-Blanchard au Caveau de La Montagne.

Pour son numéro de mars 1980, Jazz Hot avait voulu faire sa Une sur le renouveau du violon jazz en France et avait souhaité réunir sur une même photo Dominique Pifarély, Michel Ripoche, Pierre Blanchard et Didier Lockwood. Ce dernier – ou son producteur – n’ayant pas souhaité se voir associé à trois nouveaux venus dont il était l’aîné de quelques mois pour Blanchard et Pifarély et le cadet de 9 ans pour Ripoche, Laurent Goddet décida de maintenir sa une sans Lockwood sous le titre les “3 Mousquetaires du violon”, leur D’Artagnan faisant l’objet d’un encadré biographique dans les pages, sur le même double que les trois autres qui se prêtaient au jeu d’une interview collective sur trois pages bien pleines en un temps où la maquette était conçue pour être au service du texte et non l’inverse. En 1981, on vit Blanchard et Pifarély succéder à Lockwood chez Levallet, et ils appartenaient tous à une génération marquée par Stéphane Grappelli, Michel Warlop (Blanchard le citait tout particulièrement), Jean-Luc Ponty et Zbigniew Seifert.

En accueillant Blanchard, j’avais le sentiment de faire entendre à mon public un héritier direct de ce violoniste polonais (victime d’un cancer en février 1979 après avoir émigré aux États-Unis) et m’étais efforcé d’enrichir le fonds de la discothèque de Montrouge des deux disques alors les plus accessibles sur le marché (les commandes publiques limitant le choix des fournisseurs) : “Man of the Light” de 1977 (avec Joachim Kühn, Cecil McBee et Billy Hart) et “Passion” de 1978 (avec John Scofield, Richie Beirach, Eddie Gomez, Jack DeJohnette et Nana Vasconcellos).

Là encore ni notes ni comptes rendus, sinon le souvenir de beaucoup d’enthousiasme. Seuls mes négatifs photographiques témoignant de cette soirée, les regardeurs les plus attentifs pourront déduire, observant le couvercle du piano sur l’un de mes clichés, la date précise de 1981 à laquelle eut lieu ce concert et de l’esprit de décontraction et de complicité qu’il existait dans l’organisation de ces concerts. Franck Bergerot

PS : je retrouve dans le journal de mon père, toujours très fidèle, en toute innocence, aux concerts que j’organisais, ces lignes de néophyte : « Le pianiste qui n’a rien d’efféminé a un fin visage de demoiselle ou d’ange de Fra Angelico sous un botte de cheveux blonds en vrac. Il a 22 ans, un enfant, et compose joliment. Il se nomme Hervé Lavandier. Le violon, Pierre Blanchard, excellent violon, timide et conscient de sa valeur, se tord comme une flamme pour extraire de lui la musique, et danse, danse, sans que ses pieds changent de place. Je patauge, cherche des thèmes, essaie de suivre les improvisations. Me touchent surtout deux ballades, l’un de Miles Davis et l’autre de l’un de ces deux jeunes gens où je crois retrouver quelque langueur germano-romantique. » J’ai bien souvent moi-même – pour ne rien dire de mes confrères – pu me montrer au moins aussi candide dans mes comptes rendus.