Film #7/1 Le 3 avril 1981, quatre jeunes gens en devenir : le saxophoniste Éric Denfert, le guitariste Didier Large, le violoncelliste Laurent Gardeux et le batteur Manuel Vidal.
Ce jour-là, j’aurais pu aller écouter Derek Bailey au Dunois. Mon goût pour la guitare me faisait peut-être fuir cette manière d’anti-guitare. Et puis les Hauts de Chatou et sa MJC, j’y étais plus chez moi que tout au bout de la sombre rue Dunois. J’y avais grandi dès l’âge de 7 ans, dans un HLM surgi en 1960 de l’effort immobilier de l’époque et à l’ombre duquel les maraîchages de la plaine qui s’étendait jusqu’à Montesson seraient bientôt remplacés par le gangrénage périurbain. J’avais pris mon indépendance depuis six ans, désormais parisien, je revenais encore souvent vers cette Boucle de la Seine où j’avais fait mon premier apprentissage de la vie et de la musique.
Dans mon film photographique #2/2 du 17 janvier, j’ai déjà évoqué Didier Large entre folk et jazz en duo avec Rémy Froissart. Optant cette fois pour la seule guitare électrique, il avait monté un quartette sur un répertoire de sa plume pour saxophone, violoncelle et batterie.

Le saxophoniste en était Éric Denfert, grandi dans l’entourage de Jef Gilson qu’il assista à la prise de son. Denfert apparaît à l’alto et au baryton sur “Funny Funky Rib Crib” de Byard Lancastet et faisait partie de la toute première mouture de Lumière de Laurent Cugny. On le retrouvera plus tard à différentes occasions sur mes négatifs, certains du domaine privé puisqu’il est le père de mes neveux et nièce. Et le hasard a voulu hier que, rangeant mon bureau, sur une étagère où se côtoient les inclassables par leurs sujets et leurs formats, entre New Orleans Jazz and Second Line Drumming de Herlin Riley / John Vidacovich et Jazz Vocal de Jérôme Duvivier, je tombe sur L’improvisation dans le jazz / La Question de la transmission, mémoire de maîtrise qu’Éric Denfert défendit à Paris VIII Nanterre en 1999 lorsqu’il se consacra à l’enseignement du saxophone et de l’improvisation ; hasard qui m’invita à feuilleter ces pages et à m’abandonner à quelque rêverie.

Laurent Gardeux au violoncelle: autre sujet de rêverie, car si je me crois capable de le reconnaître aujourd’hui, pas plus que je ne le reconnais sur ce négatif, je me souviens l’avoir croisé souvent rue des Lombards en son âge d’or, avec son amie de l’époque qui jouait de la guitare, de ces souvenirs estompés par le brouillard du temps et que l’on aimerait ressusciter parce que s’y devine quelque sympathie. Le violoncelle était rare à l’époque sur les scènes du jazz et Laurent Gardeux venait de l’adopter après s’être formé à la guitare classique. Sa fiche facebook fait état d’une riche carrière dans le domaine de l’enseignement (notamment directeur du Pôle supérieur d’enseignement artistique Paris Boulogne-Billancourt), ainsi que dans le domaine de la création comme musicien, auteur, comédien au sein de la Compagnie du Loup-Ange.
Enfin, Manuel Vidal. Je ne me souviens pas de l’avoir revu depuis cette époque, mais sur ce cliché, son visage m’est encore familier, ainsi que son “geste” et son attitude à la batterie où j’appréciais une sorte de grâce et d’élégance qui convenait bien à ce conception chambriste du jazz que poursuivait Didier Large. Dans les pages programmes de Jazz Magazine, le concert avait été annoncé très sobrement : « quartette jazz-folk » qui était bien cette interzone que Didier Large explorait à l’époque et dont témoigne ses disques toujours disponibles sur les plateformes “Jazz Guitar Solo” et “Double Face”.

Le hasard, qui a décidément bon dos, veut que Didier ait récemment ressorti de sa retraite ses guitares et une belle paire de micros pour se livrer sur Youtube : on peut dorénavant l’y voir interpréter Rain’s Chords une brève méditation au médiator sur une belle Gibson J50 cordes acier (cousine de celle que jouait autrefois John Renbourn) et Mue Gaie, l’ample développement d’une composition pour guitare classique sur un bel instrument du luthier Italien, Roberto Regazzi. Il nous promet d’autres livraisons à venir. À suivre. Franck Bergerot