Narosse: Grappelli et Petrucciani, ceremonial en Abbaye
Mathias Levy (vln), Laurent Coulondre (p), Jéremy Bruyère (b), Mathieu Chazarenc (dm)
Festival des Abbayes, Eglise St Etienne, Narrosse (40180), 12 juin
En ce lieu résonne ce soir sous le transept un double hommage original à des talents contrastés, traces de trajectoires aussi différentes que celle de Stéphane Grappelli et Michel Petrucciani, instrumentistes et compositeurs partis depuis des années rejoindre la voie lactée du jazz « Michel Petrucciani je l’avais écouté pour la première fois pas si loin d’ici à l’abbaye d’Arthous, un souvenir très fort… » se souvient Emmanuel Curt, directeur artistique du festival landais, musicien et aficionado du jazz lui même lors de la présentation du concert face à l’autel. Plus tard on apprendra également que ce quartet nouvelle formule – « une presque première ce concert » – confie tout à trac le batteur Mathieu Chazarenc- entrera prochainement en studio à la Maison de la Culture d’Amiens afin graver un prochain album.

Feeling en mode d’instantané. Dès le thème initial abordé ( « Flamingo » de Grappelli ) un premier trait particulier ne tarde pas à sourdre de ce propos musical en forme de défi au vu des figures invoquées: du lyrisme, formes façonnées et couleurs instrumentales jointes. Tout de suite le violon prend le devant de la scène. D’ailleurs Mathias Lévy, conscient de son rôle met rapidement les choses à plat au nom de ses compères musiciens « On sait là de quoi et de qui on hérite » Le véhicule roule bon train, swing garanti sous le boost d’un piano voile gonflée d’accords en rafales. Le temps d’un break inopiné et Mathieu Chazarenc yeux mi clos, face tendu sur ses caisses se lance dans un bref exercice de solo à main nue, gage d’une expression peau sur peaux d’expression directe, maximale. « Roll » morceau de Grappelli extrait de la BO des « Valseuses », film culte de Bertrand Blier offre au violoniste le tremplin d’un travail savant sur les harmoniques malgré une impression de retenue sur le volume sonore de l’instrument. Une sorte de berceuse signée originellement de la griffe Petrucciani souligne, dans une certaine langueur, la musicalité prononcée qui caractérise la production du quartet. Ce qui n’empêche en rien, l’instant d’un partenariat privé piano/violon de donner à ce duo impromptu le plaisir d’un dessert chargé de sens, de densité offerte au palais. Avec même le piquant clin d’oeil d’une citation au « Boléro » de Ravel…

Comment à propos de l’inspiration avouée pour célébrer le génie de ces deux figuras des mélodies inscrites au Hall of Fame du jazz, comment donc échapper aux têtes de gondole des standards ? « My foolish heart » vient à propos sinon à point pour qui sait attendre. Sur ce terrain connu et rebattu, comme s’il lui plaisait dans un geste espiègle qui lui sied parfaitement, Laurent Coulondre sans barguigner dynamite la structure. Petite séance de décapage pas sage. On peut se demander à cet instant précis comment le public, plutôt versé dans le monde du classique en ce qui concerne le festival, reçoit pareille offrande…Qu’importe, à Dieu vat ! Revenu en soutien Jérémy Bruyère à l’aise à l’archet fait donner sa contrebasse en sonorité plein boisé. Puis Mathias Lévy en maitrise permanente su les katas du violon, glissando, pizzicatos, notes tenues régale d’une virtuosité exposée saine. Chazarenc lui dans ses coups de pinceaux sur caisses, tambours et cymbales exploite à sa main un volume de jeu certain en éclats de couleurs fortes (« Batouque ») Ce quartet, sous la voute et comme monté en chaire fait montre d’un jazz créatif d’échange et de complicité dans un jeu de construction immédiate.

L’improvisation s’est ainsi invitée d’elle même mine de rien au beau milieu des nombreuses partitions tournées lors de la bonne douzaine de concerts du Festival des Abbayes ayant résonné sur les terres musicalement bénies de Chalosse.

Robert Latxague