De Trei à Trya Prima, tangences bretonnes au Théâtre de Cornouaille
C’était hier à Quimper, deux créations : “Trei” travail de commande à l’issue d’une résidence à la Grande Boutique Langonnet et d’une tournée de quatre concerts, au carrefour de grands archétypes de la musique bretonne et de l’écriture orchestrale contemporaine ; “Trya Prima”, trio de musique modale d’inspiration orientale adaptée au clubbing.
Prologue aux alentours de Malguénac
Ç’avait commencé par ces petites routes de l’Argoat qui semblent cheminer entre les talus et en suivant les sinuosités des anciens chemins de terre, du côté de Malguenac, jusqu’à un hameau où un ferme accueillait la réunion-bilan de la dernière édition du festival Arts des Villes / Arts des Champs. Fin août, nous rendions compte dans ces pages des moments https://www.jazzmagazine.com/les-news/jazz-live/joies-multiples-a-malguenac/ qui, en toute partialité, m’avaient marqué.
Bilan festif réunissant l’ensemble des bénévoles… plus qu’une compagnie, un bataillon, un régiment, une armée, comptant cinquième colonne et nageurs de combat : des techniciens, des chauffeurs, des cuisiniers, des préposés au ménage, à l’hygiène, à la billetterie, à la comptabilité, au bar, aux merguez, aux frites et aux galettes, à la communication, aux relations avec les artistes et leurs agents, etc. sans oublier la programmation collégiale sous le contrôle et à l’initiative du fondateur, le taiseux Ronan Prodhomme. C’est Olivier Martin cheville ouvrière du festival et le sculpteur (ainsi décorateur en chef du festival) Francis Beninca, nouveau président après un long mandat de Christophe Hubert, qui assurent la présentation de ce bilan en un sketch hilarant où ce dernier en donne un aperçu idylique du travail des bénévoles tandis que son contradicteur en livre un caricature impitoyable. On rit beaucoup, on applaudit, on hue, on accueille avec satisfaction, soulagement, un peu d’inquiétude l’énoncé des résultats comptables, mais grosso-modo, en dépit des menaces qui pèsent sur le monde culturel et associatif, par son exemplarité, Malguénac semble s’être acquis une réputation quasi intouchable auprès de nombreux guichets. Et la bonne humeur concourt à cette réputation.
Nous abandonnons néanmoins les tables chargées de salades, tartes de toutes natures, de frites maison et de charcuterie et viandes à griller dans l’attente de braises. Car un autre évènement nous attend à une heure et demie de route, à Quimper, au théâtre de Cornouaille.
Treì (1. projet, répertoire et organologie)
« Treì , nous dit le programme, est dérivé du chiffre trois dans plusieurs langues d’oil. C’est le nom de ce projet qui réunit pour la première fois ensemble trois artistes associés du collectif artistique Le Grand Pas » Soit Erwan Hamon (sonneur de bombarde mais également de flûte traversière irlandaise), Janick Martin (accordéon diatonique) et François Robin (veuze, cornemuse à deux bourdons du Centre). Partant des trois archétypes des musiques traditionnelles de Bretagne au Poitou – la marche, la mélodie et la danse – chacun de ces trois musiciens a commandé une œuvre écrite sur l’un de ces trois genres, à un compositeur de choix (furent retenus Olivier Mellano, Frédéric Aurier et Sarah Murcia) selon un principe orchestral relevant un peu du concerto grosso, nos trois solistes se trouvant entourés d’un ensemble qui n’est pas moins étonnant : Eleonore Billy (nyckelharpa), Laurence Bourdin (vielle à roue), David Chevallier (théorbe), Hélène Labarrière (contrebasse) et Wassim Halal (darbuka).
Mais dîtes-moi, le jazz dans tout ça ? Je vous concède qu’on est là dans le tangentiel, voir même dans l’hypertangentiel, rock, r’n’b, funk et hip hop n’ayant pas leur place ici. Mais pourtant ! Sarah Murcia, vous la connaissez, c’est une de nos plus grandes contrebassistes, et je serai même tenté (au risque de passer à l’amende) de dire que c’est l’un de nos plus grands contrebassistes, la précédente proposition ayant l’air de créer un ghetto qui lui éviterait de se mesurer à ceux qui s’en trouvent exclus. On dira la même chose d’Hélène Labarrière à ceci près que les musiques bretonnes lui sont familières depuis un vingtaine d’années. Le joueur de cet étrange et grand luth qui s’appelle le théorbe, vous le connaissez, c’est David Chevallier plus connu guitare en mains et dont il n’est plus nécessaire depuis le siècle dernier qu’il est fils du pianiste, arrangeur et compositeur Christian Chevallier, troisième jazzman s’être vu décerné le prix Django Reinhardt en 1957 (après Guy Lafitte en 1955, et Martial Solal en 1956… les amis, on nage dans le jazz !), Janick Martin vous l’avez entendu swinguer le diable auprès d’Hélène Labarrière au sein du quartette de Jacky Molard. Erwan Hamon : j’ai déjà mentionné ce nom dans ces pages à propos du groupe Hamon-Martin (le même Janick) qui eut le culot d’entrelacer une vieille chanson bretonne (Les Métamorphoses) à une composition de Dave Holland (Dream of the Elders), le dit Erwan swinguant l’enfer tout entier de sa seule bombarde. Wassim Halal est un improvisateur intarissable et prêt à tout. Eleonore Billy ? Si vous avez suivi les œuvres de Paul Jarret, alors vous l’avez entendue et peut-être vue sur scène au sein de l’Acoustic Large Ensemble et plus encore dans cet hommage du guitariste à son aïeule suédoise “Emma” où il reprend sous le titre Amerikavisen cette splendide complainte De Salde Sinne Hemman reprise en 1964 par Art Farmer, Jim Hall, Steve Swallow et Pete LaRoca sur l’album “To Sweden With Love”. Et le nyckelharpa, kesako ? C’est un peu la même chose que la vielle à roue que jouait à son côté Laurence Bourdin, à ceci près qu’elle vient de Suède et que la roue y est remplacée par un archet.
Treì (2. Le répertoire)
Soit donc, trois commandes, une “marche”, une “mélodie” et une “danse”. La marche fut commandée à Olivier Mellano, guitariste venant plutôt du rock et échappant jusqu’ici à tous mes radars. Une œuvre de type répétitive qui me rappela un peu – parce que Erwan Hamon en était – la recréation de In C de Terry Riley par les 20 sonneurs réunis par Erwan Keravec. Sans le systématisme mais quelque peu erratique dans sa dimension relativement statique et sans apparent grand plan de progression.
La “mélodie” fut un très gros morceau, confié à Frédéric Aurier, violoniste lui-même, membre du Quatuor Bela, familier du répertoire contemporain auquel il contribue lui-même, improvisateur, connaisseur des répertoires traditionnels notamment celui du Massif Central qu’il a approché auprès du violoneux Jean-François Vrod au sein du trio la Soustraction des fleurs dont il fréquente le percussionniste Sylvain Lemêtre au sein du duo Superklang où il joue lui-même du nyckelharpa. Mais pour ce chapitre “Treì” consacré à la “mélodie”, c’est sa culture contemporaine qu’il mit en avant, avec une écriture d’une densité peu ordinaire évoquant les musiques spectrales et un long récit où l’apparence d’une “mélodie” pour sonneur n’apparut qu’en son mitan. Bavardant à l’entracte avec les musiciens, je les entendais mentionner le notion de micro-tonalité que m’avait laissé deviner une écoute encore vierge, mais convoquée à un niveau de complexité du genre à amener une question récurrente : de quelle certitude quant à la hauteur de ces micro-intervales l’oreille, même exercée, est-elle capable ? Les intéressés y répondaient avec une relative assurance, assurance d’ailleurs relative à chacun, selon son expérience de l’exercice. Sans rien savoir de cet usage, sinon le devinant vaguement, ce que j’en ai perçu furent d’extraordinaire textures, et de textures en mouvement, avec notamment une étourdissante circulation de la partition entre les pupitres donnant en première partie une impression de carillon de timbres et plus loin le sentiment d’ondoiement à la surface d’un océan ou d’une canopée.
Place à la “Danse”. Et pour celle-ci, Sarah Murcia avait pensé à sa copine Hélène convertie au groove des fest-noz. Et c’est elle qui a ouvert la pièce, non par un groove, mais une belle intro hors tempo avant d’être rejointe sur un premier ostinato par David Chevallier au théorbe. Pièce plus “facile”, même pour l’auditeur averti que celle composée par Aurier, mais pas moins exigeante avec sa structure et son orchestration, laissant large place aux solos improvisés avec un intérêt tout particulier pour celui attribué à François Robin, comme d’une certaine manière le plus abstrait avec une once de cette électronique dont il a fait son ordinaire, et de dramatiques et soudains silences ; brefs mais surprenants pour qui connaît un peu le monde des cornemuses, le silence ne pouvant s’y faire qu’une fois la poche au moins partiellement vidée, sauf sur certaines dotés d’un chanteur fermé à son extrémité comme le uillean pipe irlandais, et le smallpipe du Northumbrian. Je me fis expliquer que cette très grande cornemuse dont joue Robin est de la famille des veuzes, instrument du Sud Bretagne et de Vendée, celle de Robin étant en outre dotée par son facteur d’une commande permettant de couper momentanément le souffle en provenance de la poche. Les deux autres solos que je veux saluer ici sont celui David Chevallier sur le théorbe et celui d’Erwan Hamon très étonnant sur cet instrument quasiment diatonique qu’est la bombarde, réputée assez brutale, lorsqu’il en tire toutes les nuances qu’il désire.
Et je voudrais encore saluer le remarquable travail de “mise en son” de Jasmine Scheuermann qui sut donner toute sa lisibilité à ces musiques jusque dans maquis sonore imaginé par Aurier.
Trya Prima
Je retrouve ici le flûtiste Gurvant Le Gac dont le groupe Charkha m’avait conquis voici douze ans. Le voici en couple avec le vielleux Peirlau Bertolino avec qui je l’avais déjà entendu en duo aux Anges de Quelven, deux ans plus tard. Méditation modale prometteuse, où l’on attendrait un zarb, des tablas, un luth… au lieu de quoi un troisième larron, Romain Dubois apparaît entouré d’un piano et d’un vieux Yamaha CP 70, piano électrique recourant au système de marteaux et cordes du piano classique. En vogue au tournant des années 1980, comme alternative au Fender Rhodes lorsque faute d’un vrai piano sur scène on souhaitait tout de même s’approcher du son acoustique.
Ça ne dura pas, mais le CP 70 reste recherché pour sa sonorité spécifique et pour les possibilités offertes par son électrification. Romain Dubois en use un peu comme d’un piano préparé, tapant parfois directement les cordes d’une baguette, le tout associé à un dispositif électronique de son cru. On est loin de l’informatique musicale aseptisée qui fait florès, ça sent bon la bricole, l’ingéniosité, l’huile de coude, le matériau brut, une certaine forme d’artisanat. Mais on se laisse distraire par ce pupitre surdimensionné par la sono au point de donner l’impression que les deux solistes jouent dans une pièce différente. Et l’attention se porte alors sur des figures redondantes surchargeant la musique qui se joue désormais à l’arrière-plan ; évoquant pour leurs joliesses l’univers de Didier Squiban, et pour leur côté clubbing le monde Bugge Wesseltoft. D’aucuns penseront qu’il fallait bien ça pour récompenser le public d’avoir patienté aux “élucubrations” de la première partie et, de fait, le trio remporta un franc succès.
Le Théâtre de Cornouaille est doté d’une bar où l’on peut commander de quoi se restaurer avant le concert sur des tables sises à cet effet, et où l’on peut se retrouver à l’entracte, et échanger avec les artistes à l’issue du concert. J’y retrouve Gurvant Le Gac qui m’accueille avec la chaleur et la franchise qui est la sienne. Et très vite, toujours très amicalement : « Tu as aimé ? Non, hein ! Tu n’as pas aimé – Mais comme le sais-tu ? – C’est pas Charkha, ça. C’est de la musique populaire. Mais moi, j’aime aussi la musique populaire. Quand tu es dans le coin, passe à la maison. » C’est franc, direct, sans pathos !
On ne quittera pas Quimper sans vous donner rendez-vous le 7 novembre au Théâtre de Cornouaille* avec le trio Origin du clarinettiste Christophe Rocher, du contrebassiste Joe Sanders et du batteur Harvey Sorgen. Soyez-y, et si vous êtes parisien comme moi probablement à cette date-là rendez-vous le 10 octobre au 19 rue Paul Fort. À l’heure actuelle, ils sont entre USA et Canada pour une dizaine de dates. J’ai eu un coup de foudre pour leur second disque “The Poet’s Walk” (Choc du numéro de décembre 2025 de Jazz Magazine). Du coup, l’an passé, venu à Quimper pour entendre l’ONJ de Sylvaine Hélary, j’ai donné rendez-vous à Christophe Rocher dans un bar pour une interview de trois heures qui paraît dans ces pages en trois parties : 1ère partie https://www.jazzmagazine.com/les-news/actus/christophe-rocher-1-de-clichy-la-garenne-a-penn-ar-jazz/, 2ème partie https://www.jazzmagazine.com/les-news/actus/christophe-rocher-2-nautilis-a-travers-les-ages-et-latlantique/, 3ème partie en ligne le 15 octobre prochain.
Épilogue très folk
Retour vers le pays Pourlet, pas loin d’une heure et demie de route. J’aborde l’âge où l’on évite de conduire longuement, surtout de nuit. Aussi ai-je invité un compagnon de voyage. On aime à voyager avec nos discothèques. À l’aller, je lui ai fait découvrir “Aura” de Miles Davis, un disque hors norme, publié tardivement en catimini au grand dam du trompettiste, et assez mal reçu par la presse. Au retour, j’ai fait découvrir à mon compagnon de voyage quelques “Maîtres anciens” du folk anglais. Grandes voix, guitares ingénieuses et sensibles : Martin Carthy (et autres le Scarborough Fair dont Paul Simon copia la partie de guitare pour son fameux Scarborough Fair Canticle), the Watersons, les frères Dransfield, les Silly Sisters, l’égérie Anne Briggs et sa bouleversant version de Renardyne dont on a également écouté les versions de Martin Carthy, de Pentangle et de June Tabor à laquelle j’ai déroulé un tapis rouge. Une erreur de programme nous a délivré l’un de ces fiddlers irlandais adeptes du championnat du monde de vitesse auquel j’ai coupé le sifflet pour faire entendre mon cher Tommy Potts et son album solo “The Liffey Banks” avec sa merveilleuse version hors tempo du hornpipe Blackbird. Et puis notre conversation m’a amené à tirer l’album du chanteur et joueur de cabrette auvergnate André Ricros, “Le Partage des eaux” arrangé par Alain Gibert. Ah, chantez moi Pitsounelo ! Franck Bergerot
* Au même programme de ce 7 juillet le sexette Mosaïc de la violoncelliste Adèle Viret sur un programme nourri de chacun des membres du groupe venu de France, de Bulgarie, de Tunisie et du Portugal.