Kassa Overall enflamme Marseille et son Festival des Cinq Continents !
Illuminée par la prestation exceptionnelle de l’iconoclaste et génial Kassa Overall cette soirée joyeusement œcuménique aura offert dans sa façon de mixer les genres et les générations, un parfait résumé de la programmation à la fois audacieuse et populaire de cette 26e édition du festival Marseille Jazz des Cinq Continents.
Stéphane Ollivier
C’est à Célia Kamini que revint l’honneur d’ouvrir les festivités. Dans l’atmosphère détendue et bon enfant du Parc Henri Fabre, la jeune chanteuse, repérée dès la fin des années 10 au sein du grand ensemble Bigre puis de l’Amazing Keystone Big Band et reconnue désormais pour son propre compte comme l’une des artistes vocales en devenir les plus prometteuses de la nouvelle scène française, est rapidement parvenue à faire oublier à un public nombreux et attentif, par sa présence à la fois sensuelle et sophistiquée, la touffeur d’une fin de journée marquée par le retour de la canicule. Servie par une petite formation soudée et des arrangements fouillés mettant particulièrement en valeur sa complicité avec la bassiste, violoncelliste et chanteuse Galadrielle Verchère, Célia Kamini à partir d’un répertoire de chansons originales de belle facture a décliné les charmes d’un univers très actuel, navigant avec raffinement entre post-rock, nu-soul et jazz contemporain. S’autorisant par instants quelques embardées du côté de l’improvisation jazz dans un registre volontiers expressionniste ou à l’inverse quelques séquences plus expérimentales à base de vocalises planantes entrant dans des alliages de timbre intéressants avec les instruments de l’orchestre., la chanteuse pour l’essentiel a mis sa grande maîtrise technique et la chaleur de son timbre clair et sensuel au service d’une musique séduisante et directement accessible, teintée selon les morceaux d’inflexions pop-folk ou résolument soul. Si au final l’ensemble manque peut-être encore un peu de caractère et de singularité, nul doute que Célia Kamini est à l’orée d’une belle carrière.
Célia Kamini : voix ; Galadrielle Verchère : basse, violoncelle, voix ; Dee Huang : guitare ; Thibaut Gomez : piano ; Tamono : batterie
Le deuxième concert de la soirée était probablement la tête d’affiche pour quoi une grande majorité du public s’était déplacé. Présenté (de façon un peu abusive) comme un hommage au grand Marvin Gaye et au 50e anniversaire de son disque I Want You, il proposait la réunion inédite entre l’élégantissime crooner nu soul José James et la pétulante China Moses dont l’énergie légendaire semble décidément au fil des années de mieux en mieux canalisée au service de l’émotion brute. S’ils ont bien interprété en duo comme le programme y invitait quelques chansons extraites de l’album de Marvin Gaye et terminé en apothéose sur une très belle version de l’iconique What’s Going On, les deux vocalistes ont principalement profité de la scène pour présenter alternativement des chansons de leur propre répertoire. Invitée d’honneur China Moses a interprété avec fougue quelques chansons très soul de son dernier opus mais c’est bien José James, entouré de son propre groupe composé de musiciens funk newyorkais admirables de précision et d’engagement collectif au service du rythme, qui a démontré toute l’étendue de sa plasticité vocale et de son exceptionnelle musicalité. Avec son timbre velouté et l’extraordinaire fluidité de son phrasé capable de passer en quelques inflexions de la soul au jazz puis au hip hop en rendant sensible les liens de parenté entre ces différents idiomes sans jamais en rajouter dans la démonstration, José James s’est rappelé à notre bon souvenir comme l’un des plus remarquables chanteurs de notre époque, se jouant avec une virtuosité folle et une précision rythmique diabolique de toutes les chausse-trappes qu’il aime s’imposer à lui-même au cours de ses improvisations. Profondément généreux, animé tout du long d’une vraie science du groove, ce concert aura finalement atteint son but au-delà de l’hommage à Marvin Gaye, en fédérant un public conquis autour des fondamentaux de la musique afro-américaine.
José James : voix ; China Moses : Voix ; Marcus Machado : guitare ; BIGYUKI : claviers ; David Ginyard : basse ; Jharis Yokley : batterie
Mais le grand événement fut incontestablement l’incroyable concert du batteur, chanteur et producteur Kassa Overall. Véritable révélation de la scène post- jazz avant-gardiste américaine de ces dernières années pour ses talents de producteur, Kassa Overall, en plus de multiplier les collaborations prestigieuses dans les contextes les plus divers, a posé en leader en quelques disques insituables un univers hybride, baroque et totalement original trouvant des terrains d’entente inédits entre hip hop, jazz moderne et électro expérimentale. Même si son dernier disque en date consacré à une relecture jazz de quelques grands succès du hip hop nous rappelait avec éclat qu’il avait débuté sa carrière à la batterie aux côtés notamment de la pianiste Geri Allen, on se demandait comment sa musique pouvait trouver une expression scénique qui saurait rendre justice à sa complexité et sa poésie moderniste si particulière. Dès les premiers instants du concert Kassa Overall, en faisant se succéder avec une évidence et une virtuosité implacable une de ces petites chansons étranges aux formes bricolées et kaléidoscopiques dont il a le secret et une reprise incandescente (“dans la tradition” !) d’un thème emblématique du grand quintet sixties de Miles Davis a dissipé nos craintes. Son langage composite n’était pas un pur produit des studios mais le fruit d’une conception à la fois théorique et organique de la musique offrant authentiquement de nouvelles perspectives au jazz contemporain. A la tête d’une petite formation hyper réactive, Kassa Overall a animé de ses grooves mutants empruntant leurs motifs vertigineusement enchâssés autant au jazz qu’au hip hop et à la musique électronique une série de petits morceaux d’une grande diversité de formes et d’humeurs pour embarquer les spectateurs dans une odyssée intime à travers l’histoire et l’actualité du jazz (on entend tout du long des bribes de hard bop, des références fugaces à Coltrane, des séquences d’improvisation collective proches de la nouvelle scène Blue Note..) tout en intégrant à son discours de manière toujours originale et surprenante les dernières avancées en matière de musiques urbaines et expérimentales. En signant au final l’un des concerts les plus stimulants et enthousiasmants qu’il nous ait été donné d’entendre cette année, Kassa Overall confirme définitivement qu’il est aujourd’hui l’un des artistes les plus inspirés et visionnaires de la scène jazz contemporaine.
Kassa Overall : voix, batterie, électronique ; Emilio Modeste : saxophones ; Giulio Xavier : basse ; Matt Wong : piano, synthés.
Marseille Jazz des Cinq Continents, Mercredi 8 juillet, Parc Henri Fabre