Le retour de l'Onj à Marseille ( 2 juillet ) - Jazz Magazine
Jazz live
Publié le 3 Juil 2026

Le retour de l’Onj à Marseille ( 2 juillet )

A Marseille, plutôt éloignée du mundillo jazz de la capitale, assister à une prestation de l’ONJ est somme toute assez rare. On se souvient d’Admirabelamour (« La fête de l’eau ») de Claude Barthélémy en 2003 ( pour son 2ème mandat) au GRIM (Groupe de Recherche et d’Improvisation musicales) chez Jean-Marc Montera et du Close to Heaven de Frank Tortiller en 2007 à la Criée, le théâtre subventionné marseillais, et c’est à peu près tout…

Mais patience! Ne négligeons pas le premier concert de la soirée à la Vieille Charité du Panier…

Duo Brady

Michelle Pierre et Paul Coulomb ( violoncelles)

En première partie, je retrouve le duo Brady à savoir qui s’est rencontré dans le passage parisien du même nom que j’ai découvert en mai dernier au Méjan à Arles. Plus vraiment d’effet de surprise donc pour ce duo de violoncellistes qui savent utiliser au mieux leur instrument . Je les décrivais ainsi… ils nous invitent à embarquer vers des galaxies inconnues, à arpenter des territoires musicaux inouïs depuis leur vaisseau qui n’a rien de fantôme.Tous deux de concert sont de fiers capitaines, particulièrement créatifs jouant de la matière sonore, tissant leur rêveries d’impulsions techno acoustiques et d’improvisations malicieuses et ludiques. Ils nous présentent toujours leur deuxième album La Vie D’Après, inspirée du Covid et de ses suites, une période qui eut au moins l’intérêt de stimuler la création. Ils se proposent d’aller y voir dans ce futur inquiétant mais de le faire ensemble.Chaque composition est prétexte à une « story », un scénario fantastique et futuriste qui invite à aller boire a « Glass on Mars» à vivre une dystopie totalitaire (« Clic Boom ») où les humains se confrontent à des humanoïdes longtemps après le visionnaire Philip K.

Du 27 au 31 mai Jazz in Arles fête ses trente ans. – Jazz Magazine Dick.

Et dans l’écrin de la Vieille Charité investi jusq’aux coursives de l’ancien hospice par l’installation textile d’Alain Vescovi «Dormir comme le soleil» qui luirait plutôt de tous ses feux… les jeunes musiciens aussi enthousiasmants que talentueux font résonner leur rythmique acoustique insolite et efficace qui donne vite lieu à une transe : effets percussifs divers ( à coups d’ongles, de mediator, de frottements, de frappes avec cet étonnant « kick » arrière bien capté par le « troisième homme » du son. Et le tout sans pédales, boucles, effets…. Bluffant ce cosmos technoïde !

ONJ (Sylvaine Hélary)

With Carla, ONJ Records/L’Autre Distribution.

accueil | ONJ

Orchestre National de Jazz – With Carla – Teaser – YouTube

Orchestre National de Jazz • With Carla • Extraits live – YouTube

Sylvaine Hélary : flûte traversière, arrangements, Rémi Sciuto saxophones alto et baryton, clarinette, arrangements, composition, Léa Ciechelski : saxophone alto, flûte traversière, Hugues Mayot : saxophone ténor, clarinette basse, Sylvain Bardiau : trompette, Quentin Ghomari : trompette, bugle, Jessica Simon : trombone, Mathilde Fèvre :  cor, Fanny Meteier : tuba, Anne Le Pape : violon, Elsa Moatti : violon, Guillaume Roy : alto, voix, Juliette Serrad : violoncelle, voix, Antonin Rayon : piano, orgue Hammond, Illya Amar :  vibraphone, percussions, Sébastien Boisseau : contrebass, Franck Vaillant :  batterie.

A Marseille, plutôt éloignée du mundillo jazz de la capitale, assister à une prestation de l’ONJ est somme toute assez rare. On se souvient d’Admirabelamour (« La fête de l’eau ») de Claude Barthélémy en 2003 ( pour son 2ème mandat) au GRIM (Groupe de Recherche et d’Improvisation musicales) chez Jean-Marc Montera et du Close to Heaven de Frank Tortiller en 2007 à la Criée, le théâtre subventionné marseillais, et c’est à peu près tout… Jusqu’à ce que le festival de jazz des Cinq Continents se décide à inviter la cheffe de bande Sylvaine Hélary à la tête de l’Orchestre depuis janvier 2025.  Dans cette nouvelle aire de jeu évoluent librement des jeunes talents (des filles surtout), des moins jeunes aussi que l’on retrouve avec plaisir, prêts à servir cette musique intelligente et complexe, drôle et réfléchie, motivés pour s’embarquer dans cette aventure. Car l’Onj 2025 est un véritable laboratoire expérimental où les musiciens engagés, sur le métier, remettent leur ouvrage avec délectation. Un ensemble sérieux mais et néanmoins ludique. Difficile de ne pas apprécier cette cohérence dans la discontinuité même d’un montage fait d’accélérations, de changements de cadences, de déséquilibres permanents, de collages parfois abrupts. La musique ne s’arrête jamaistout au long de cet happening ébouriffant de virtuosité et de références subtiles.

Rendre hommage à une grande dame du jazz comme Carla Bley ( 1936-2023) semblait une évidence.Elle fut en effet une figure iconique de l’avant-garde new-yorkaise, autodidacte audacieuse,  à la discographie plus que généreuse ( près de cinquante albums) intéressée par tous les genres et formats musicaux (jazz, rock, classique, contemporain) à même d’irriguer son imagination musicale. Une compositrice féconde, brillante dans ses projets bondissants et lyriques, au croisement d’innombrables références. Elle s’aventura aussi bien dans le free que le cabaret à la Kurt Weill, les airs de fanfare ou de cirque. Son grand oeuvre fut sans conteste Escalator Over The Hill un opéra flamboyant de 1971 mêlant jazz, rock autour du Canadien dadaïste Paul Haines. With Carla est un titre simple mais des plus pertinents pour ce programme de la flûtiste Sylvaine Hélary. On ne sera pas vraiment surpris qu’il ait fallu attendre quarante ans pour qu’une femme accède enfin à ce poste réservé aux hommes. Douze directeurs depuis François Jeanneau qui ouvrit le bal et plus de 1200 concerts en France et à l’international . Mais quel coup réussi que de choisir pour son premier projet de rendre hommage à une femme, pianiste, chef de bande, musicienne exceptionnelle avec 17 instrumentistes dont 8 femmes ! La parité est respectée … et les cuivres sont très bien représentés ainsi que les vents. Car Sylvaine Hélary qui a choisi son équipage ne voulait ou pouvait pas reconstituer à l’identique l’orchestre de soufflants de Carla Bley. Sans revenir une fois encore sur la place des femmes instrumentistes dans le jazz et l’inscription de leurs compositions dans les répertoires, Sylvaine Hélary a joué fin, politique, suivant un positionnement actuel tout en suivant un goût naturel, des affinités forcément (s)électives. La joueuse de toutes les flûtes (ut, alto, basse et piccolo) a une solide formation classique mais elle a créé ses propres formations du solo Friselis, en 2021, avec ses quatre flûtes au nonette L’Orchestre incandescent sans oublier d’accompagner la belle chanson de Dominique A. Un bel éclectisme qu’elle met ici à profit.

Avec une idée forte du collectif, elle a cependant donné au saxophoniste, clarinettiste et même joueur de scie musicale ( «Musique mécanique ») Rémi Sciuto un rôle essentiel, celui des arrangements- c’est tout de même lui qui lui fit connaître Carla. Rémi Sciuto a quand même de l’expérience en ces domaines étant un fidèle acolyte, un élément clé du Sacre du Tympan de Fred Pallem aux projets formidables où il a fait ses preuves sur André Popp, François de Roubaix, Zappa…

Il arrive à s’intégrer dans l’univers de Carla en renouvelant quelque peu l’écriture, dans des variations bien comprises. De l’audace mais pas de folie escalatorienne, impossible de toucher à ce monument. Par contre il a écrit trois compositions qui prolongent celles de Carla Bley . Mais que choisir dans son œuvre ? L’ONJ balaie large sur près de vingt cinq ans à partir des années soixante dix, privilégiant la diversité tout en respectant la cohérence de l’ensemble. Un programme riche de douze pièces longuement développées sur un double CD enregistrées pour la plupart en live en novembre dernier au Théâtre de Cornouaille (Scène nationale de Quimper) et pour deux pièces du CD1 à l’auditorium-Opéra de Dijon. Douze plages qui comprennent quelques « tubes » de Carla, des impros endiablées, du jazz de chambre, de la musique de cabaret ( un écho de Kurt Weill et d’une certaine musique européenne ).

J’ai eu la grande chance, un luxe à vrai dire, d’écouter les Cds et d’avoir le loisir de m’en pénétrer, chaque Cd s‘écoutant d’un trait car certains titres sont proprement addictifs avant de concrétiser l’expérience sur scène en live, étant très bien placée. Ce qui nécessite d’arriver en avance, à 19h pour l’ouverture des grilles, les places n’étant pas numérotées, le concert ayant lieu à 21h. Croyez-moi ce n’est pas trop évident par les temps qui courent, même si le mistral fort souffle depuis deux jours. Comme d’habitude la canicule ne s’arrête pas comme dans le reste du pays et il fait très chaud nuit et jour. On a droit à tout  : sècheresse (il faut arroser tous les jours), chaleur intense (on ne peut montrer son bout de nez que tôt le matin et tard le soir), incendies dévastateurs (dans les Bouches du Rhône, une épée de Damoclès tout l’été sauf rarissime pluie).

Il ne s’agit pas de réaliser un nouvel hommage, mais d’aller au plus près de l’univers fantasque, riche et minimaliste parfois dans une relecture vive, plus légère dans le mood que sur l’album peut être mais fascinante. Des pièces remises en jeu, sans nostalgie. Ce qui aurait constitué un contre-sens par rapport à l’original où le plaisir du jeu et du collectif dominaient. Une recréation joueuse, « augmentée » – je chipe la formule à Ludovic Florin dans ses liner notes avec de l’espace pour les solistes (j’en ai compté 13 sur les 17, plus le final très original, un blues diabolique et truculent que dominent le contrebassiste Sébastien Boisseau totalement déchaîné, aux anges pendant tout le concert et l’altiste Guillaume Roy, plutôt imperturbable d’ordinaire, transformé en crooner désopilant à l’accent américain improbable. Un coup réussi car le public attentif mais (trop) sérieux se déchaîne enfin.

Autant dire que chacun peut faire la démonstration sans esbroufe de son talent, s’adonnant à l’improvisation mais reprenant sa place au sein du collectif pour les tutti qui sont… merveilleux. Il y a longtemps que je n’avais pas assisté à un spectacle de si haute tenue. Aucun temps mort, tout est réglé avec une précision quasi maniaque, la tension ne retombe jamais mais on en redemande de ce suspense, car il faut bien avouer que l’on a toujours aimé les bigs bands de la Swing era à Gil Evans, sans oublier le modèle, celui du Duke qui faisait se déplacer les solistes pour qu’ils aient droit une poignée de secondes à la poussière d’étoiles. Ce n’est pas possible ici et d’ailleurs tous complices sont rassemblés auprès de leurs deux chefs comme une meute, serrés dans le collectif qui prime en circulation d’idées et d’énergies. La scène de la Vieille Charité n’est pas assez large, les cuivres féminines sont juchées sur des tabourets, les deux trompettistes disparaissant derrière, la violoncelliste cachée, et même la front line des soufflants sax, clarinettes et flûtes n’est pas toujours bien visible.

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Une puissance d’évocation quasi cinématographique dès le premier titre d’ailleurs repris ( coup de génie) dans la bande originale de Mortelle Randonnée de Claude Miller en 1983, déjantée et dissonante. La ballade au titre norvégien mystérieux et imprononçable, amorcée princièrement par un solo à l’alto de Sciuto « Utvitklingssang » (in Social Studies de 1981, musique de « démonstration », c’est-à-dire une manif politique écologiste) pourrait bien se révéler un tube, tant elle est entêtante, le thème revient après des variations bien envoyées précédée d’un « PréludeVI » plutôt inquiétant de Rémi Sciuto. « Ups and Downs » contraste dans un style alerte suivant les montagnes russes du titre. Encore des références à la musique des forains, pas loin d’une fanfare de freaks. Swing très jazz dans les « Ups » dans les solos ajustés magnifiquement au ténor de Hugues Mayot et de Quentin Ghomari à la trompette.

Surviennent habilement des cordes dans la compo qui suit de Sciuto (« …And ups again » ) qui continue, développe tout en se démarquant, adepte des césures, pour casser la mélodie et la faire s’échapper ailleurs avec l’orgue Hammond d’Antonin Rayon.

Les vents sont quasiment tous multi-instrumentistes et se déploient largement des clarinettes et clarinettes basses aux sax alto, ténor, baryton, plus les deux flûtes de Sylvaine Hélary et de Léa Ciechelski qui se transforme en alto. Les cuivres superbes, éclatants de vitalité sont au nombre de cinq comme les cordes. On retiendra les solos ébouriffants au trombone de Jessica Simon et de Fanny Meteier au tuba sur un autre grand titre qui déménage « Wrong Key Donkey » qui commence le dernier CD, avant celui de l’altiste Lea Ciechelski, inarrêtable quand elle est lancée, se balançant d’avant en arrière irrésistiblement emportée par son flot.

N’ounlions pas une batterie de sons insolites, des joyeusetés de gadgets instrumentaux comme la scie musicale,

l’arc du batteur Franck Vaillant chauve et barbu qui jongle, faussement malhabile avec ses baguettes au final mais a servi tout le concert avec intelligence, restituant avec ses « cloches » je ne sais comment qualifier le « clop clop » qui sonne comme dans le « God only knows » de Pet sounds des Beach Boys, l’orgue Hammond dans « Ups again » sans oublier les voix.

Des curiosités aussi comme cette suite de trois titres éminemment religieux-on se croirait un temps à l’église avec l’orgue qui résonne solennellement) enchaînés « Hypothèses » de Rémi Sciuto», « Exaltation » de Carl Ruggles, pointu en contrepoint atonal et « Religious Experience » comme sur le disque The Carla Bley Big Band Goes To Church de 1976. Décalé subitement avec ce « « Major » country où tous les soufflants jouent de la gamme des ocarinas

Voilà une musique pleine de fraîcheur sur un répertoire déjà « classique» qui sonne bien d’aujourd’hui. 

Depuis janvier 2025, l’orchestre a tourné, de Jazzdor à la Maison de la Radio, mais pour les 40 ans de cette formation créée par décision du ministère de la culture, l’événement eut lieu les 12 et 13 juin au Théâtre parisien Sylvia Monfort. Cette musique a pris ses marques assez vite rencontrant l’adhésion d’un collectif qui a tourné, avec des musiciens qui se connaissent à présent. D’où un vif plaisir d’écoute pour un concert mémorable. Peu d’orchestres sonnent aussi justes tout en restant très accessibles. Voilà des talents singuliers qui s’épanouissent collectivement en ne se refusant aucun artefact, aucune surprise que la dynamique de l’ensemble peut faire advenir. C’est l’esprit même d’un jazz actuel dans une expression des plus abouties. Enthousiasmant. On attend avec impatience la suite de cet ONJ si prometteur.

Sophie Chambon

NB : A noter la nouvelle identité visuelle du festival de Luci Pini. Cette année, la scène principale s’ est déplacée du vénérable parc du Palais Longchamp « renaturé » à un autre parc quartier sud, et ce nouvel environnement a  inspiré un ancrage dans la nature, la vie, la couleur pour refléter la douceur et la légèreté d’une journée de début d’été avec une brise légère (sic!)