Le magicien Albert Marcœur a de nouveau osé
Comme on est supposé le savoir, Albert Marcœur a plus d’un tour dans ses tuyaux. Et voici donc son nouveau tour, son dernier on pourrait le croire. Encore un p’tit, déclare-t-il, avant de ranger tous mes outils et de faire mes valises. « V’là Autre Chose ! » n’est certes pas un testament mais un tour de magie, un véritable accomplissement, et une aventure racontée à l’oreille de Guy Darol qui sonde son cœur depuis 1974, année de naissance phonographique du Grand Albert.
par Guy Darol
Huit années ont passé depuis la sortie de “Si oui, oui. Sinon non”. Comment avez-vous occupé cette période ? Le spectacle Si oui, oui. Sinon non a tourné de 2017 à 2021, formule légère, un quatuor à cordes (Le Quatuor Béla), une table percussive, une voix. Entre 2017 et 2019, j’ai travaillé comme conteur/percussionniste avec le groupe suisse Et bien d’autres et un groupe nazairien Chantier public. Pendant cette même période, j’ai répondu à plusieurs commandes. La première émanait du quartet de Jacky Molard qui me demanda d’écrire une pièce pour l’album “Mycélium”, pièce que j’ai nommé Précautions d’usage. Pour la deuxième, commandée par le Quatuor Béla, il s’agissait d’un projet appelé Barbarie, confié à cinq compositeurs, autour de musiques mécaniques et créé à Strasbourg dans le cadre du Festival Musica en octobre 2019. À cette occasion, j’ai écrit Léopold et les automates, une pièce pour Sylvaine Hélary et Noémi Boutin. Entre 2019 et 2021, l’Ensemble LiKen m’a confié les textes de Henry David Thoreau afin de les interpréter à ma manière sur une musique de Timothée Quost pour une nouvelle création, Walden ou la vie dans les bois. Je travaillais également avec André Minvielle et Antoine Berland sur un projet volatile et singulier que l’on nomma tout bêtement La Piste aux Oiseaux. En 2021 et 2022, il y eut au Théâtre de la Poudrière, en Suisse, la création d’une pièce à 13 volets, L’Âme et le Geste. De 2019 à novembre 2023, le duo Bert Begar (Éric Thomas : musiques, guitares électriques, trafics et moi : textes, voix, table percussive) sillonna la France et la Belgique. En 2021, avec Éric Thomas, nous avons travaillé autour d’un objet graphico-plastique-audio imaginé par Pauline Traina et Gaëtan Naudet-Celli qui nous racontèrent comment et pourquoi ils eurent envie de créer leur imprimerie à Nancy. Nous y ajoutâmes nos instruments, nos voix et tous les sons des rotatives, spatules, rouleaux imprimants, lettres en plomb, en bois. La pièce s’appelle et dure 23’56’’. 23 millimètres, 56 centièmes, c’est la hauteur des caractères typographiques français utilisés en imprimerie.
À quel moment voyez-vous se dessiner le projet de “V’là Autre Chose !” ? Et qu’est-ce qui est venu en premier, le titre de l’album, des compositions musicales, les textes des chansons ? Quand j’ai commencé à composer en septembre 2022, je n’avais aucune idée préconçue. J’écrivais comme ça, parce que deux trois petites fantaisies se couraient après dans mon ciboulot. Je m’étais dit « Autant essayer d’en faire quelque chose ! » C’est lorsque j’ai terminé la première pièce, Tchernobyl, très Tchernobyl, et sous la pression et les exhortations de Sylvette Magne, présidente de l’association Ça sert à ça, que j’ai décidé d’en faire un album. Dans mes carnets, j’ai puisé des textes, certains terminés, d’autres ayant besoin d’un petit coup de ripolin. Le titre de l’album s’est imposé beaucoup plus tard. Deux sens opposés, presque contradictoires. Le sens prétentieux : « Attention, accrochez-vous, ça va faire mal ! » Et le côté naturel, sans chichis, le truc qui débarque sans prévenir et pas toujours bienvenu : « Et ben, ça y est, v’là autre chose ! »
Dites 33. C’est le nombre des participants à l’enregistrement de ce disque. Comment avez-vous organisé un tel déploiement ? La moitié des musiciens réside dans l’ouest du pays, l’autre moitié, dans le nord, la région parisienne et le midi de la France. Il a semblé préférable pour des raisons de praticité mais surtout de coût, de travailler dans deux studios différents. Le studio Peninsula à Sarzeau pour les participants à l’ouest et le studio La Buissonne à Pernes-les-Fontaines pour les parisiens, les nordistes et les sudistes. Puis j’ai dû trouver ensuite dans les emplois du temps de chacun, des périodes communes de temps libre et là, ça se complique pour un Albert encore emmêlé dans ses barbelés de croches et doubles croches. C’est l’association Ça sert à ça, que je remercie au passage, qui mit sur pieds et accompagna ce projet du début à la fin. Mise en chantier de la souscription, organisation des séances d’enregistrement en rapport avec les emplois du temps de chacun, les voyages, les hébergements, les repas, les dodos… Pour 33 personnes, ce n’est pas une mince affaire ! Je salue copieusement pour leur travail exemplaire, leur sensibilité, leur bon goût et leur implication sans failles les trois ingénieurs du son qui ont enregistré, mixé et masterisé cet album. Je veux parler de Jonathan Marcoz, de Gérard de Haro et Nicolas Baillard.
On y remarque la présence de nombreux musiciens qui appartiennent à l’univers du jazz (Marc Ducret, David Chevallier, Catherine Delaunay, Louis Sclavis, Guillaume Perret, Jean-Louis Pommier…). Pensez-vous avoir réalisé votre premier disque de jazz ? Les musiciens que vous citez et avec qui j’ai travaillé se sont tous nourris des essences et effluves diverses de la musique de jazz, je ne vais pas dire le contraire, mais ne s’y sont pas cantonnés. Ils se sont au contraire abreuvés de courants autres, aussi bien rock, hip-hop, new wave, baroque, expérimental, alternatif tous azimuts on peut dire, à partir du moment où on peut inscrire le mot musique sous les différentes dénominations… Et c’est cette ouverture vers des horizons plus dévergondés qui m’a séduit. En revanche, je suis bien embarrassé pour mettre “V’là autre chose !” dans un courant musical précis.
On y retrouve quelques figures de la première heure (Denis Brély, Gérard Marcoeur). Est-ce par volonté de renouvellement ou est-ce la vie qui éloigne les uns des autres qui n’a pas permis, par exemple, de faire revenir François Bréant ou Pascal Arroyo ? On y retrouve aussi Farid Khenfouf et Éric Thomas que je connais depuis vingt-cinq ans et qui ont imprimé leurs griffes sur les trois derniers albums. On y retrouve Frédéric Aurier qui officie dans “Travaux pratiques” (2008) et “Si oui, oui. Sinon non” (2017). Noémi Boutin est également dans “Travaux pratiques”. J’ai rencontré Timothée Quost, Xavière Fertin et Jean Wagner lors de la création de Walden ou la vie dans les bois en 2019. Irina Leach, Rémy Hervo, Elora Antolin et Serge Rozumek jouent dans le même groupe, SuperKang, que j’ai écouté lors d’un concert au Pannonica à Nantes il y a trois ans et je suis tombé raide dingo. Marc et Bruno Ducret, David Chevallier, Catherine Delaunay, Julien Stella, Jean-Louis et Morgane Pommier, Lionel Suarez, je connaissais leur travail et j’ai eu plaisir à les rencontrer lors de concerts, de festivals. L’envie de produire quelque chose avec eux a toujours résonné présent. François Bréant et Pascal Arroyo ont emprunté des chemins différents. Et, comme vous le dites si bien, la vie nous a éloignés.
Au terme de cette organisation savante, et sans doute compliquée, un tableau riche en sourire et en gravité s’offre à nos oreilles, rempli de timbres et de couleurs inédits. Inédits vraiment ? Quelles sont les couleurs qui illuminent votre nouveau tableau et qu’ajoutent-elles que vous n’auriez produit ou pu produire avant ? Trente-trois musiciens ont participé à cet album mais ils n’ont jamais joué ensemble sur un titre. J’ai souhaité que “V’là autre chose !” se singularise par une nomenclature différente et spécifique dans chaque pièce. Dans La Flemme, douze clarinettes et un piano, dans Tatouages, deux saxophones ténors, trois guitares électriques et des chœurs en veux-tu, en voilà. Coccinelle ma belle s’est retrouvée affublée de trois trombones, d’un doudouk et L’ail a eu besoin de deux cors, deux bugles et d’une guitare acoustique 12 cordes. Les nouvelles couleurs sont apportées par les chœurs (Elora Antolin, Yamina Nid El Mourid, Nadia Nid El Mourid, Laurène Pierre-Magnani) et les instruments traditionnels : le doudouk (François Robin), la flûte traversière en bois (Erwan Hamon), l’accordéon diatonique (Janick Martin), la nikelharpa (Frédéric Aurier). Une couleur lavabo-mosaïque avec les violoncelles et les trombones de J’y pense pas toujours, une couleur acidulée avec les chœurs et la percussion vocale de Julien Stella dans Management scolaire.
Depuis 1974, douze albums ont paru. “V’là Autre Chose !” s’inscrit dans une continuité musicale mais quel est le secret de cette continuité ? Je ne me suis jamais posé ce genre de question. J’ai toujours écrit selon mon intuition du moment, sans jamais me préoccuper d’une trajectoire précise à parcourir, d’une nouvelle direction à prendre ou d’anciens réflexes ou habitudes à mettre en bandoulière. Je remercie la nature d’avoir alimenté ma boîte à idées, de m’avoir fait don d’émerveillement, de curiosité, de sensibilité, de malice. Et de m’avoir fourni les carnets et les crayons nécessaires afin de noter toutes ces petites choses qui pourrissent ou illuminent la vie, qui nous font pleurer ou sourire pour un jour les ressortir et poser des notes au-dessus.
L’attention aux mots fait de vous un artisan de la prosodie, un rythmicien du verbe. L’écriture est celle d’un observateur, parfois ironique, des détails de la vie auxquels vous apportez une importance considérable. Est-ce le regard qui gouverne votre main d’écrivain ? Les petites choses ont-elles votre préférence pour témoigner des démons et merveilles ? Je dois reconnaître qu’il me faut de plus en plus de temps pour formuler un sentiment, décrire une action avec précision et simplicité confondues. Que le débit soit fluide et coule comme du caramel avec les bonnes intonations, les bons silences. Faire en sorte que les notes et le rythme de la phrase soient en parfaite adéquation avec le ton et l’intention souhaités. Vous avez raison, je raffole de petits détails, aussi croustillants, aussi consternants ou jubilatoires soient-ils. Il y a le monde en ébullition qui nous entoure et nous, on est au milieu, on regarde ! Et moi, je suis au milieu aussi. Seulement je prends des notes.
Il est question de tatouages, de comédons, de coccinelles, de renvois d’ail, de lunettes de WC mais aussi de Tchernobyl, de moche et de belle mort. Ce n’est pas la première fois que vous traitez de la vieillesse et de la mort. Est-ce le sujet central, et tout le reste serait amusement ? Heureusement non, ce n’est pas le sujet central, on s’emmerderait très vite mais je dois admettre que plus l’échéance approche, plus la mort nous propose des petits intermèdes chorégraphiques croquignolets et nous soumet quelques propositions incongrues de son cru. Il faut reconnaître tout de même qu’il n’est pas glorieux de vieillir. Mais c’est encore plus pitoyable de ne pas attribuer d’importance, de n’accorder aucun crédit à toutes ces questions qui s’emberlificotent et que l’on préfère glisser sous le paillasson, toutes ces questions sur la nécessité de continuer malgré tout. La vie se déroule telle un rouleau de papier hygiénique. Ça se déroule, ça se déroule et quand on arrive au bout du rouleau, c’est fini ! On remarquera que plus on approche de la fin, plus le rouleau se déroule vite. Une nuance quand même et pas des moindres : lorsque le rouleau de papier hygiénique est terminé, on retire le petit cylindre en carton et on installe un rouleau de papier tout neuf. C’est reparti !
Encore un p’tit, treizième thème sur quatorze, est votre dernier mot. « Encore un p’tit avant de ranger tous les outils ». Croyez-vous que l’on va vous croire ? Pensez-vous que l’on va consentir à l’idée d’un der des ders, d’un ultime enregistrement d’Albert ? Pas de treizième disque peut-être mais des concerts, des événements, des tableaux vivants. Autre chose, n’est-ce pas ? Je ne spécule jamais sur l’avenir sauf que vu l’état actuel de ma santé, il serait peut-être prudent et de bonne guerre de remballer mes clarinettes, de sortir du terrain de jeu et de rejoindre le banc de touche. Je remercie de toute mon âme Sainte Cécile de m’avoir offert le courage et la niaque afin de réaliser cet album mais dorénavant, ce sont mes poumons qui m’interdiront d’envisager un quelconque treizième album ou une éventuelle prestation scénique. Mais je peux toujours observer et écrire des choses, ça me laisse encore la possibilité d’ouvrir quelques portes.
Quel regard portez-vous sur l’ensemble de votre œuvre ? Satisfait, pourrait mieux faire ou mission accomplie ? Satisfait, oui. Je me rends compte de mon statut de privilégié, de la chance que j’ai eue d’avoir pu réaliser pendant 50 ans toutes mes lubies et élucubrations diverses avec mes frères et toutes les compagnes, les compagnons qui m’ont entouré et soutenu pendant toutes ces années. Quand je repense à certains albums, j’aurais pu faire mieux sans aucun doute à propos de la longueur de certains passages, du choix de certains mots, de la place de certains instruments dans un mixage. Pour l’instant, je n’ai rien à reprocher à “V’là autre chose !”. Je ne me sens pas du tout investi d’une mission quelconque mais admettons qu’il y en a une à accomplir, ce n’est sûrement pas à moi de dire si j’y suis parvenu. Ou pas. Au micro : Guy Darol
CD “V’là Autre Chose !” (www.marcoeur.com, CHOC Jazz Magazine).
Albert Marcœur (textes, comp, voc, dm, cl), Frédéric Aurier (vln, nikelharpa), Noémi Boutin (cello), Bruno Ducret (cello), Rémy Hervo (b, elg), Marc Ducret (elg, g), David Chevallier (elg, g, bjo), Éric Thomas (elg, trafics), Farid Khenfouf (elb, b), Clément Brély (htb), François Robin (doudouk), Erwan Hamon (fl), Denis Brély (bsn, bars), Catherine Delaunay (cl), Xavière Fertin (cl), Louis Sclavis (cl), Julien Stella (cl, percussion vocale), Serge Rozumek (ts, ss), Guillaume Perret (ts), Jean Wagner (cor), Thimotée Quost (bu), Jean-Louis Pommier (tb), Morgane Pommier (tb), Irina Leach (p), Janick Martin (acc), Lionel Suarez (acc, sifflet), Gérard Marcœur (dm, perc), Nadia Nid El Mourid, Yamina Nid El Mourid, Elora Antolin, Laurène Pierre-Magnani, Gérard Marcœur, Gérard de Haro (chœurs). Sarzeau, Studio Peninsula, Pernes-les-Fontaines, Studio La Buissonne, 16 juin-8 septembre 2025.