Film#10/2. Novos Tempo à l’Espace Cardin
Ce 22 avril, l’Espace Cardin recevait le groupe Novos Tempos du batteur brésilien José Boto, avec trois personnalités que l’on serait appelé à recroiser : Richard Galliano, Daniel Goyone et Marc Bertaux.
Texte et photos Franck Bergerot
José Boto, fort d’un beau début de carrière sur la scène brésilienne, s’était fait connaître à Paris avec Tania Maria, puis avec le duo Les Étoiles. Son groupe Novos Tempos venait tout juste de publier chez Musica un disque sous le nom de Chet Baker qui en était plus exactement l’invité : “Salsamba, Chet Baker Meets Novos Tempos” enregistré à Paris du 21 au 23 juillet 1983. À l’exception de Galliano, le personnel du disque était différent de celui présenté à Cardin.

Ce 22 avril 1981, côté jardin, le pianiste était Luis Carlos Cunha, que l’on avait pu entendre auparavant à Paris au sein des Étoiles. Côté cour : Daniel Goyone également entendu au sein des Étoiles. Sur mes photos, tournant le dos à la scène, on ne le voit guère. Et à l’époque, même s’il était assez actif, sa discographie l’invisibilise parmi les claviéristes (Chick Corea, Herbie Hancock, Kei Akagi…) qui complétaient les all Stars entourant le bassiste Bunny Brunel entre 1979 et 1982 (“Touch”, “Ivanohe”), mais aussi sur les disques d’André Ceccarelli de l’époque (“C.C.P.P.”, “André Ceccarelli” où il jouait des coudes avec Marc Chantereau, Jean-Claude Petit, Mickey Graillier, Bernard Arcadio). Il se révèlera à partir de sa première production chez Label Bleu “2” qui, sur un répertoire d’une originalité qui lui est propre, témoignera d’une fidélité à ses compagnons de route Gilbert Dalla’nese, Marc Bertaux, André Ceccarelli et Richard Galliano.

Marc Bertaux était déjà une valeur sûre de la basse électrique, entendu dès 1972 auprès d’Eddy Louiss au sein du groupe que co-dirigèrent Bernard Lubat et Claude Engel (“Live in Montreux), puis auprès de Tania Maria à partir de 1978. Je le réentendrai (et le photographierai peut-être) plus tard aux côtés d’Éric Le Lann, Zool Fleischer, Olivier Hutman…
Quant à Richard Galliano, le public de Claude Nougaro le connaissait déjà pour l’avoir vu dès 1977 sur la scène de l’Olympia, accordéoniste et tromboniste ; et connaissait sa composition Les Voiliers en ouverture de l’album “Assez !” publié en 1980. Il en est alors le chef d’orchestre, une responsabilité qu’il endossera jusqu’en 1983, date à laquelle son nom commençait à s’imposer dans les milieux du jazz.

Improvisant follement, se taillant la part du lion parmi ces claviers, lui-même équipé d’un équipement d’effets électronique (voir la pédale – wah wah ? – à ses pieds) avec des attitudes de guitar heroe, ce Richard Galliano m’entrouvrait une porte que m’inviterait bientôt à franchir le “Trois Temps pour bien faire” de Marcel Azzola avec Patrice Caratini et Marc Fosset, et le “Richard Galliano / Jean-Charles Capon / Gilles Perrin”, tous deux publiés la même année par “Cara”, le label de Caratini, en 1982.
L’accordéon me préoccupait déjà depuis quelque temps. Il était mal vu, ou mal représenté. Les révoltes soixante-huitardes en avaient réévalué une dimension festive qui tenait de la dérision, de la caricature ou d’une incertaine audace… Le romantisme déplacé du “piano du pauvre”. « Tu veux savoir combien il coûte mon piano du pauvre ? » me diront un jour Richard Galliano ou Marcel Azzola, peut-être l’un et l’autre. Le diatonique de Marc Perrone et le bandonéon d’Astor Piazzolla avaient commencé à dépoussiérer chacun à sa façon l’image que l’on se faisait de l’anche libre et du soufflet.

Je me souviens avoir découvert à la fin de la décennie, lors de mes rencontres préparatoires à l’anthologie “Paris-Musette”, un certaine défiance, voire un certain mépris du milieu accordéonistique pour les vilains petits canards du folk, leurs claviers diatoniques et leurs soufflets tirés-poussés. Ceux des accordéonistes qui militaient pour un accordéon de qualité voyaient dans la vogue du diatonique une sorte de dévoiement de leur mission, la famille des défenseurs du chromatique de qualité dévoué au “grand répertoire” n’étant d’ailleurs pas exempte de luttes intestines féroces qu’animaient les tenants d’un “accordéon de concert” cherchant à se distinguer de ce que l’on pourrait appeler “l’accordéon de gala”. Dans mon milieu, baby-boomers de la moyenne et petite bourgeoisie grandie dans la France de Malraux et de la double émergence de la pop culture et du folk revival, ces accordéonistes du folk revival souvent dotés d’une technique rudimentaire pouvaient se prévaloir d’une forme d’authenticité, voire de rusticité, qui contribua – avec Piazzolla et ses disciples (pratiquant le vrai bandonéon, le diatonique) d’une technicité instrumentale et d’écriture tout autre (pour ne rien dire de Michel Portal qui, à sa façon, était l’objet d’autres débats) – à faire redécouvrir le charme de l’anche libre à soufflet. Ils nous éduquèrent à une sorte de distinction entre noblesses (le pluriel est ici volontaire) et vulgarité (celle incarnée par Verchuren, « l’accordéon à vibration”, “le registre du commerce” comme l’appelait Marcel Azzola et ses amis). Il fallut le charme, le charisme et le goût de Perrone dans le choix de son répertoire – plus les parrainages de Bernard Lubat et Marcel Azzola), pour vaincre ces résistances que j’imagine pourtant encore à l’œuvre chez certains lecteurs de ces lignes… dont je doute d’ailleurs qu’il ne les liront jamais.
Adolescent, nous avions dans mon immeuble HLM, une voisine de palier qui écoutait de l’accordéon. Un disque qu’elle avait prêté à mes parents m’avait séduit, m’exposant aux moqueries de mes camarades du free-jazz, du progressive rock et du folk. De qui pouvait bien être ce disque ? Marcel Azzola ? Jo Privat ? J’en associe le souvenir à un répertoire, à cet imaginaire parisien colporté par Yves Montand à travers ses reprises de Francis Lemarque. À moins que le regard rétrospectif n’enjolive une réalité plus triviale de l’accordéon qui m’aurait fait prendre alors des vessies pour des lanternes. Avais-je déjà entendu Vesoul et son irrésistible « chauffe Marcel ! » ? Je me souviens encore d’avoir roulé à la fin des années 1970 dans un taxi vers le point de départ d’une randonnée de plusieurs jours à travers la Corse, conduit par un chauffeur qui écoutait sur cassette un répertoire musette dont il n’a pas su me nommer l’interprète. Dans mon esprit, il s’agit du double Gus Viseur que je n’allais pas tarder à acquérir dès sa publication chez Vogue vers 1979, pour y découvrir au dos les noms de Matelo et Baro Ferret.

Pour revenir à l’Espace Cardin, ce 22 avril, dans Jazz Magazine, Daniel Soutif écrivit de ce concert que « Novos Tempos put paraître presque exclusivement préoccupé de prouesses hautement professionnelles en matière de mise en place et de virtuosité, tant au plan de l’exécution qu’à celui de la conception. » À l’époque, la virtuosité était souvent jugée suspecte dans les pages de Jazz Magazine. Ce compte rendu nous rappelle néanmoins que, en seconde partie, était attendu le big band de Jacques Thollot. À suivre avec le film suivant de mes “Choses vues” !