Vivent les échanges culturels ! - Jazz Magazine
Jazz live
Publié le 15 Mar 2026

Vivent les échanges culturels !

Vendredi dernier, 13 mars, les Parisiens du trio Sweet Dog (Julien Soro, Ariel Tessier) rencontraient en match retour les duos bretons : Nadoz (Étienne Cabaret et Christelle Séry) et cet autre innommé constitué de Christophe Rocher et Paul Rogers. Égalité à la mêlée finale.

Cessons de jouer sur les mots et soyons clairs : en janvier dernier, une délégation du collectif Pégaz et l’Hélicon en la personne de Sweet Dog visitait la Bretagne à l’invitation de deux collectifs cousins, Nautilis de Brest et Musiques têtues de Rostrenen. En retour, vendredi dernier, au Pavillon de la Sirène, Paris recevait une délégation de chacun de ces deux collectifs.

Ouverture avec les Musiques têtues représentées par le duo Nadoz, mot qui en breton signifie “l’aiguille”, et désigne ici le désir de la guitariste Christelle Séry venue du rock et des musiques contemporaines et du clarinettiste Étienne Cabaret formé aux musiques bretonnes et à l’improvisation, de coudre ensemble leur univers. Étienne Cabaret a écrit de petits textes jouant sur les mots et les gestes de l’activité humaine – la couture, la forge, le lavoir, les activités agricoles – et Christelle Séry s’en ait emparé pour leur donné voix, tous deux se livrant à des gestes musicaux qu’ils leurs inspiraient. Où l’on entend raccommodés entre eux leurs univers musicaux respectifs sur un dispositif scénique minimal et néanmoins fûté. Passée par le filtre d’un conséquent pédalier d’effets, la clarinette d’Étienne Cabaret est habitée par le souvenir de celles du Centre Bretagne, d’Éric Dolphy et Louis Sclavis, plus un vocabulaire modal où les échos de la gwerz et de la gavotte sont largement contaminés par ce qu’il a entendu enfant puis adolescent au Rencontres internationales de clarinette populaire à Glomel. Guitariste et ici diseuse de quelques-uns de ces mots du labeur humain assemblés par son comparse, Christelle Séry, file, coud, contrepique, coud, raccommode, rapièce ce disparate sur les cordes de sa guitare électrique sur laquelle, à la fréquentation du domaine du rock et du répertoire contemporain, elle a acquis un vocabulaire de gestes musicaux inouïs. Au mot désignant leur duo – nadoz, donc l’aiguille – et au regard de la photo d’Éric Legret l’illustrant, me vient à l’esprit le mot de René Magritte « Ceci n’est pas une pipe ».

Leur succèdent le collectif Nautilis imaginé, animé par le clarinettiste Christophe Rocher à la tête d’un effectif à géométrie variable de fidèles, de résidents saisonniers et d’invités ponctuels, ce soir le contrebassiste Paul Rogers. Ici pas de texte préalable, la première note osée déterminant la suite, avec ses moments d’incertitudes et d’élan décisif sous les doigts de deux virtuoses du récit sonore et de leur instrument. Rocher contournant, détournant ou magnifiant le mariage de l’ébène, du roseau, du tampon et de la tringlerie inventée par les frères Albert, Théobald Boehm et quelques autres. Paul Rogers étirant à l’infini une forme d’horizontalité sonore par le travers des sept cordes de son étrange contrebasse.

Et voici l’hôte de la soirée, le trio Sweet Dog déjà évoqué dans ces pages, donc le saxophoniste Julien Soro, le guitariste Paul Jarret (et son rack d’effets), le batteur Ariel Tessier. J’ai oublié de leur demander à l’issue du concert s’ils jouaient à partir de compositions pré-existantes car, si l’absence de partition et la spontanéité de leur élan semblent désigner un exercice d’improvisation totale, la réponse sonore, les climats et les grooves par lesquels guitare et batterie répliquent aux mélodies que dessine, esquisse, suggère ou claironne le saxophone, prêche pour l’existence d’un répertoire.

Ce match retour ne pouvait se terminer sans une mêlée finale. À deux, ça va ; à sept bonjour les dégâts… quoique. L’auditeur peut avoir son rôle à jouer dans cette cohésion qui survient ou pas. « C’est le rergardeur qui fait l’œuvre » disait Marcel Duchamp. S’il fallait attacher son attention à quelque fil tiré de l’écheveau collectif, j’ai quant à moi suivi celui – voire ceux – conduit(s) par Christophe Rocher à qui je découvre à chaque concert une âme de meneur, comme finit toujours par s’imposer quelqu’un en metteur en scène au sein d’une troupe de théâtre. Alors qu’un magma sonore montait sur scène, on l’a vu quitter le plateau et contourner son public en “sonnant” une espèce de mélodie bretonne qui donna sens au collectif ; et je continuais à organiser mon écoute au fil de ses initiatives, notamment lorsqu’il lâcha la clarinette pour mimer une espèce de discours chuchoté qui me sembla relancer, mine de rien, une conversation collective au bord de l’épuisement. Le tout piqué, contrepiqué, bordé, ourlé, voire déchiré par la guitare de Christelle Séry d’une constante éloquence. Franck Bergerot