Louis Sclavis et Benjamin Moussay invitent Alexandra Grimal
Notre curiosité nous a poussés jusqu’au Triton et elle n’a pas été déçu.
Désormais longue complicité entre Benjamin Moussay et Louis Sclavis ce dernier y ayant trouvé non seulement un espace auquel il s’était jusque-là peu exposé – le piano –, mais aussi la plume d’un compositeur différent venu renouveler son univers, devenu univers commun. Univers qu’ils ont récemment remis en chantier pour un nouveau répertoire destiné à un prochain disque ECM
Quand à Alexandra Grimal, ayant un jour exprimé son désir de rencontrer Louis Sclavis ce qui n’était jamais arrivé jusque-là, nos deux compères l’ont invitée à passer deux jours au Triton pour travailler sur ces nouvelles partitions et les présenter ainsi au public.
On est d’emblée charmé par la texture résultant de l’association des deux anches, cône de laiton et cylindre d’ébène, plus ces rapports d’ambitus – de l’unisson aux confins de la “troisième octave” (comme aurait dit Jean-Louis Chautemps) – que permettent les différentes associations entre saxophones soprano et ténor d’un côté, clarinette soprano et basse de l’autre. Tout ceci dans un relation formidablement fluide de l’homophonie et de la polyphonie, de l’écrit et de l’improvisé, que magnifie le prétexte d’une première partition doublement troublante en ce qu’elle donne le sentiment de s’étirer sur plusieurs pages d’écriture que l’on ne les voit jamais tournées ; et par la tonalité incertaine des séquences qui se succèdent au piano donnant l’impression d’une forme de sérialisme.
D’autres figures se succéderont dans ce programme aux partitions plus ou moins denses, des motifs les plus abstraits à l’apparence soudaine d’une chanson, d’une sorte d’hymne dont les motifs semblent nous fuir. Il y aura une tombée de la nuit bartokienne dont, à l’annonce du titre, nous apprendront qu’il s’agissait d’une aube ; des mains s’échappant au-delà du clavier pour plonger entre les cordes et y éveiller une arthropodie de sous-bois ; puis l’un de ces héroïques emportements au rubato incertain dont était capable le quartette américain de Keith Jarrett ; enfin les couloirs d’un château hanté par les douze coups de minuit d’une horloge se répétant à l’infini moyennant des modulations relançant notre saisissement.
Rappel assuré auquel le trio répond par l’un de ces folklores imaginaires que l’on connaît à Sclavis ; et l’on ne sait trop si, là, on se trouve dans la Bretagne profonde ou au cœur d’un Iran idéal. On aura beaucoup rêvé tout au long de ce beau concert. Franck Bergerot