Faites entrer les musiciens : JÎ Drû (EPISODE 2 à Jazz sous les Pommiers)
Texte : Hanna Kay ; Photos : Maxim François
Amiens. Fin des années 90. Dans un quartier populaire, un adolescent organise déjà des concerts avant même de savoir qu’il deviendra musicien professionnel. Pendant que d’autres pratiquent les gammes au conservatoire, lui apprend à faire circuler les gens, les idées et le son. Le suspect s’appelle Jî Drû, flûtiste, capable de parler de Sonny Rollins puis des Clash dans la même phrase. Un producteur indépendant qui affirme que la musique doit « mettre les gens en action ».
Le jazz comme circonstance aggravante
« J’ai plutôt participé au monde associatif, mis en place des concerts, organisé des groupes. » Dès le début, deux activités coexistent chez lui : jouer de la musique et créer les conditions pour qu’elle existe. En interview, Jî Drû parle autant de tourneurs, de clubs et de programmation que d’improvisation ou de technique instrumentale. Comme si la musique, chez lui, ne pouvait jamais être séparée du collectif.
À la maison, les influences sont multiples. Les parents écoutent du rock. « On allait voir des concerts à la Maison de la Culture d’Amiens » se souvient JÎ Drû. Puis arrive le Festival de jazz d’Amiens. Et avec lui, les premiers chocs musicaux : Sonny Rollins, Chet Baker, James Carter, Joshua Redman. Mais le vrai tournant se produit en 2002. Festival de jazz d’Amiens. Jî Drû joue dans « le off du off du off ». Dans le public, un homme l’observe : Magic Malik. Quelques minutes plus tard, Malik s’approche : « Comment tu as appris ? C’est quoi ton parcours ? » Le lendemain, rendez-vous à l’hôtel. Les deux hommes deviennent amis. Puis Magic Malik lui propose un remplacement sur une tournée internationale dans dix-sept pays. C’est durant cette tournée que Jî Drû rencontre celle qui deviendra le cœur artistique de tous ses futurs projets :Sandra Nkaké.

Jî Drû dans son blouson de tournée, couvert d’indices : noms de villes, traces de concerts passés et souvenirs de scène dessinés à même le tissu.

Transe en liberté surveillée
Depuis, Sandra Nkaké traverse ses créations comme une présence centrale : écriture des textes, énergie scénique, poésie chantée. Dans leur dernier projet, les mots deviennent presque une matière sonore à part entière. « On écrit tout avec Sandra. C’est très imagé, presque cinématographique, très poétique. » Musicalement, Ji Dru refuse les frontières. Sa flûte traverse les grooves électroniques, les pulsations soul, les chants collectifs et les longues improvisations jazz. Le live devient un organisme mouvant. Les morceaux, parfois courts sur disque, explosent sur scène. « Chaque concert a sa narration. »

Son dernier album, Poems for Dance, ressemble à une incantation contre l’immobilité du monde. Une invitation au mouvement, à la danse, au collectif. Pour Jî Dri, le jazz n’est pas une esthétique figée mais une circulation : « Il y a plein de gens que j’ai vus sur scène et avec qui j’ai joué dans le club dix heures après. C’est ça le jazz. »


Voilà peut-être le véritable dossier : transformer le jazz en espace de rencontre et faire de la flûte un instrument de mouvement collectif.
Au festival Jazz sous les Pommiers, sous le chapiteau du Magic Mirrors, le groupe a plongé le public dans un kaléidoscope de rythmes et de climats : pulsations afro-funk, voix magnétique de Sandra Nkaké, flûte libre entre jazz et transe urbaine. Impossible de résister longtemps. Un concert comme une hypnose douce, entre joie en liberté et peine en sursis.
