Dolce Vita au New Morning : David Linx, Gustavo Beytelmann, Paolo Fresu, Enrico Pieranunzi et Bebo Ferra
Une trompette comme un flingue, un film en sépia, entre Scorsese et Antonioni, regard de Sophia Loren et moue ironique de Monica Vitti, un homme qui parle avec les mains, un amour qui s’en va mais dont on continue de parler quarante ans plus tard. Le Sunset hors les murs avait installé son double plateau au New Morning comme on projette deux films à la suite, deux histoires différentes racontant finalement la même chose : comment habiter le temps qui passe.
«Une pensée triste qui se danse ».
C’est peut-être ce que permet aussi le jazz : se souvenir avec élégance. D’abord David Linx, Gustavo Beytelmann et Paolo Fresu. Trois musiciens qui ne cherchent plus à impressionner personne. Ils jouent avec sincérité et délicatesse, comme on raconte sa vie à des amis, tard dans la nuit. David Linx possède cette voix rare, profonde, douce mais puissante, à la technique vocale impressionnante. Une voix qui parle autant qu’elle chante, qui se déploie par nuances, par demi-teintes, puis en grand-huit, entre envolées aïgues et atterrissage dans les graves, avec une diction précise qui fait exister chaque mot. Sur My First Love (El Primer Amor), sa composition où il a adapté des textes en anglais pour Pablo Milanés, il ne chante pas l’amour de jeunesse : il le fait revenir. Il suffit d’une inflexion, d’un souffle retenu, et soudain chacun retrouve le sien. À ses côtés, Gustavo Beytelmann pose ses mains sur le piano. Ancien pianiste d’Astor Piazzolla, il a gardé du tango ce mélange de retenue et d’abandon absolu romantique. Ses accords avancent avec prudence puis s’ouvrent soudain, laissant apparaître des couleurs plus vives. Le tango, disait le poète de compositeur argentin Enrique Santos Discépolo, est «une pensée triste qui se danse ». Chez Beytelmann, la tristesse a gardé le goût du café du matin, des rues encore humides et de l’espoir des premiers rendez-vous.

Saudade à l’italienne
Et puis il y a Paolo Fresu. Son de trompette mat et langoureux, légèrement voilé, presque fragile, qui semble traverser plusieurs vies avant d’atteindre l’auditeur. Il y a du silence dans chacune de ses notes, un silence habité dont on ressent la vibration. On pense à Chet Baker bien sûr, à cette manière de préférer la caresse à l’éclat. Effleurer un son comme on effleure un corps. Son jeu possède ce grain si particulier, un peu nostalgique, ironique parfois aussi, comme l’humour italien, et sa grande maîtrise de l’auto-dérision . « Rien n’est plus nécessaire que le superflu ! » disait le cinéaste Roberto Benigni. Each Day New, magnifique ballade composée par David Linx et Paolo Fresu, où le temps semble ralentir. Les belles ballades de jazz ont cette faculté d’étirer le temps comme on étire les sentiments, pour mieux les ressentir. La fin avec Encontros e Despedidas du compositeur Milton Nascimento est un petit miracle. Rencontres et adieux. David Linx le chante avec cette “saudade”, cette nostalgie joyeuse propre aux musiques brésiliennes. Et soudain le New Morning ressemble à une gare italienne en 1962. Une valise se ferme, une autre s’ouvre. On se promet de s’écrire, on sait qu’on ne le fera peut-être pas. Mais tout le monde sourit quand même. Car si “Trama Latina”, le nouvel album du trio, est « un hommage à l’Amérique latine, à sa diaspora, et à l’influence qu’elle a eue et continue d’avoir sur nous », comme le raconte David Linx, l’Italie n’est jamais très loin. Elle se glisse dans une mélodie, dans une façon de laisser résonner le silence, dans cette élégance un peu mélancolique qui préfère l’émotion à l’effet. Elle arrive pleinement avec le second plateau.

Sentiments al dente
22h . Enrico Pieranunzi et Bebo Ferra entrent presque timidement sur scène. Pas de grand effet, pas de posture. Pieranunzi a ses partitions devant lui, sur de simples feuilles A4 un peu froissées. Invitation dans son salon. Pieranunzi parle de Bill Evans comme d’un mariage spirituel. Il raconte qu’il lui a fallu du temps pour l’aimer. Puis qu’il ne l’a plus quitté. Apprendre à aimer, l’histoire d’une vie et du jazz aussi. Toucher raffinée grande élégance, une main gauche discrète, presque secrète, et cette main droite qui dessine des lignes mélodiques d’une limpidité absolue. Bebo Ferra lui répond avec respect et délicatesse. Sa guitare ne cherche pas l’esbroufe. Le son est rond, enveloppant, légèrement feutré. Les phrases se prolongent, se croisent, se répondent avec une complicité ancienne. On oublie vite l’hommage à Bill Evans pour écouter simplement deux amis converser. Ils jouent des classiques, Very Early, Song for Helen, Once Upon a Summertime. Tempos lents, harmonies raffinées, et couleurs pastel. On passe d’un climat postromantique à une échappée lumineuse, avec cette pudeur qui évite le sentimentalisme. Par moments, la contrebasse chaleureuse de Diego Imbert vient rejoindre la conversation. Alors le trio prend des airs de famille italienne. On se coupe la parole, on rit, on se retrouve.


Et l’on comprend que cette soirée n’était pas seulement un concert. C’était peut-être le résumé de tous les films italiens : la jeunesse qui s’éloigne, les amours qui persistent, les adieux qui n’en finissent pas, la beauté des choses simples. La nostalgie, finalement, n’est pas le regret du passé. C’est la joie qu’il ait existé. Et le jazz transforme cela en musique.
Hanna Kay
Visuel : (c) Maxim François
TRAMA LATINA David Linx – voix, Paolo Fresu – trompette, bugle, effets, Gustavo Beytelmann – piano. Un album Tuk Music distribué par Baco
EVANSCAPE Enrico Pieranunzi – piano, Bebo Ferra – guitares + guest : Diego Imbert – contrebasse sur #2 et #10. Un album Bonsaï Music / IDOL / L’Autre Distribution