Atlantique Jazz Festival, contre vents et marées (suite)

11 Oct 2020 #Concerts

Sept femmes sur scène, cela s’appelle un orchestre féminin, voire comme ici un Ladies All Stars. Huit hommes sur scène comme la veille (Grand Impérial Orchestra), cela ne s’appelle pas un orchestre masculin, pour autant même qu’on s’en aperçoive. La situation évolue pourtant, doucement mais incontestablement, au-delà des initiatives les plus visibles.

Rhoda Scott Ladies All Stars, Le Quartz, samedi 10 octobre

 

À titre d’exemple, l’Atlantique Jazz qui m’accueille depuis vendredi n’est pas seulement dirigé mais aussi programmé et administré par trois femmes (Janick Tilly, Cécile Even, Pascale Groux). Après la flûtiste Sylvaine Hélary, la contrebassiste Hélène Labarrière en est l’artiste associée pour les deux saisons à venir. Si elle reste ultra minoritaire, la présence des femmes instrumentistes dans les groupes programmés y est en progression, comme elle l’est sur la scène du Petit faucheux de Tours que je fréquente plus assidûment… À noter encore, parmi les actions associées au festival brestois, une petite exposition de photographies présentée à la B.U. de Lettres jusqu’au 6 novembre sous le titre #Tu joues bien pour une fille, soit une sensibilisation à la (très) faible représentation des femmes dans le secteur des musiques actuelles. Une dizaine de clichés dont celui de la rappeuse Baubô, conçus également pour offrir des modèles d’identification aux jeunes filles désireuses de se tourner vers les carrières musicales.

C’est peu dire que Rhoda Scott (née en 1938) fait figure de pionnière et de modèle identificatoire en la matière depuis longtemps. Son implantation en France depuis plusieurs décennies lui a permis de découvrir et de nouer une relation avec chacune des protagonistes de ce qui sera d’abord un quartette avec Sophie Alour, Lisa Cat-Berro et Julie Saury (CD “We Free Queens”, Sunset Records, 2017) avant de s’élargir en diverses formules avec la batteuse Anne Paceo, et comme hier soir à la trompettiste Airelle Besson et aux saxophonistes Géraldine Laurent à l’alto (auréolée de sa récente Victoire du jazz, meilleur album 2020 pour “Cooking”) et Céline Bonacina au baryton.

 © Guy Chuiton – Brest

Compte tenu des (faibles) restrictions dues à la situation sanitaire, on peut dire que la grande salle du Quartz est pleine. Face à quelque 1500 personnes derrière son Hammond B3 et entourée des deux monumentales cabines Leslie (qui en assurent l’amplification et l’effet rotatif caractéristique), Rhoda Scott est très impressionnante d’énergie, de charisme et de présence musicale et humaine, si l’on garde en mémoire qu’elle a fêté ses 82 ans l’été dernier. Truculente et chaleureuse à l’oral, sa joie d’être sur scène et de jouer ou encore son lien fort avec le public n’ont rien de feint.
Le programme concentre l’énergie et le groove en huit morceaux plutôt courts et enlevés plus un rappel, dans un style qui irait du gospel au rhythm and blues en intégrant diverses esthétiques du jazz swing ou bop. Certaines parenthèses improvisées s’aventurent sur des terrains moins balisés, comme le duo roboratif de Céline Bonacina et Julie Saury sur I Want To Move (de Sophie Alour) en fin de programme. La plupart des musiciennes apportent une ou plusieurs compositions comme City Of The Rising Sun et Golden Age (Lisa Cat Berro), Escapade (Airelle Besson) ou Laissezmoi de Julie Saury, qui joue habilement de différentes qualités rythmiques et alternances métriques. On y ajoutera un impeccable Shorty Night Blues, dont je n’ai pas saisi au vol la signataire, prétexte à un passionnant contest de chorus individuels évoluant graduellement jusqu’à l’improvisation collective.

© Guy Chuiton – Brest

Céline Bonacina m’a parue particulièrement à l’aise dans le répertoire autant que mise en valeur dans les arrangements (où le baryton fait équipe étroitement avec le pied gauche de Rhoda dévolu à la basse, tandis que le droit commande la pédale d’expression). Précise et percutante dans l’attaque, elle n’en est pas moins inventive mélodiquement dans ses solos, qualité qu’elle partage avec une Airelle Besson toujours capable de surprendre par son timing, sa façon de temporiser pour mieux modeler ses phrases. Géraldine Laurent n’a pas paru dans sa meilleure forme mais reste indispensable pour le piquant et l’explosivité qu’elle apporte à l’alto. Attentive aux variations de climats et de couleurs, Julie Saury porte impeccablement la section rythmique dans une évidente complicité avec Rhoda Scott. S’il y a peu d’imprévisibilité dans la construction et les effets orchestraux que l’organiste produit en solo, les arrangements lui confèrent souvent une place intéressante en arrière plan, où les registrations de l’orgue soulignent et s’intègrent à une couleur d’ensemble.
Sous le regard mi-amusé, mi-complice de ses partenaires et protégées, l’organiste aux pieds nus n’a pas hésité à décliner patiemment les origines géographiques de chacune, en signe de son attachement aux terroirs français. Julie est parisienne, c’est peut-être pourquoi elle trouve que « batteuse » fait un peu trop agricole ! C’est pourtant bien la batteuse qui, pour What’ d I say en bis, lance la contribution vocale du public. « De ville en ville », explique Rhoda, « on compare, ce n’est pas terrible mais ça nous distrait ! » Le public brestois a droit à un 2e essai car c’était « un peu mou » et qu’il ne faudrait pas décevoir Sophie, de Quimper ! Vincent Cotro

Remerciements spéciaux au photographe Guy Chuiton

Rhoda Scott Ladies All Stars : Rhoda Scott (orgue Hammond), Airelle Besson (tp), Géraldine Laurent et Lisa Cat-Berro (as), Sophie Alour (ts), Céline Bonacina (bar), Julie Saury (d).

Dimanche 11 octobre, Le Vauban, 17h
Les Voyageurs de l’Espace (avec Claudia Solal, Didier Petit, Philippe Foch), Corneloup & Molard 4tet (avec Jacky Molard, François Corneloup, Catherine Delaunay, Vincent Courtois).

Programme complet www.plages-magnetiques.org

Brève de jazz

Report du Festival Jazz Magazine

Compte-tenu de l’épidémie de Coronavirus et des décisions du gouvernement interdisant les réunions de plus de 100 personnes, nous sommes contraints de reporter le Festival Jazz Magazine, qui devait se tenir la semaine prochaine, les 19, 20 et 21 mars. Nous en sommes navrés, merci de votre compréhension et de votre soutien

Adieu McCoy Tyner

Il restera pour l’éternité l’un des pianistes les plus influents et respectés de l’histoire du jazz moderne, McCoy Tyner est mort vendredi 6 mars, et c’est le monde du jazz qui est en deuil. Jazz Magazine est triste, très triste.

Jazz Magazine de mars (N°725)

Ce mois-ci, Thomas Dutronc est rédacteur en chef invité de Jazz Magazine. Un numéro à retrouver en kiosque !

EN KIOSQUE

20201001 - N° 731 - 84 pages

Billie : ce bouleversant documentaire actuellement sur les écrans retrace la vie incroyable d’une des icônes féminines et des chanteuses...