Jazz à Luz 2017 ou la réussite de l'improbable (3)

22 Jul 2017 #Festivals

Des activités étalées sur une plage de plus de quatorze heures pour ce troisième jour du festival Jazz à Luz. Presque autant que la veille (!), et tout aussi prenant !

Vendredi 14 juillet 2017, Luz-Saint-Sauveur (65), bar « Le mouton noir », 9h30

Palabres d’Alexandre Pierrepont : « Politique de l’improvisation »

Une vingtaine de passionnés se sont déplacés ce matin pour écouter ce spécialiste des musiques improvisées, en particulier de/à Chicago, Alexandre Pierrepont. Présent sur le festival depuis son ouverture, il s’appuie sur ce qu’il en a jusqu’à présent retenu pour ouvrir son introduction : le sens de l’hospitalité, bien dans l’esprit de la musique improvisée d’ascendance jazz depuis ses origines. Il commence par poser que l’histoire de cette musique et d’une partie de celles qui en découlent sont celles « d’une coupure, d’un vacuum, d’un vide », précisant ensuite qu’au lieu des ruptures successives se déroulant dans la musique de tradition écrite occidentale, la première nommée repose sur l’idée de continuum. Dans ce cadre, l’improvisation est un moyen de survie, un vecteur idéal/essentiel, et non une valeur en soi. Après plusieurs développements, il en arrive à l’exposé de son idée principale : l’expérimental et le populaire peuvent fusionner ensemble. Ceci suppose au préalable de poser la question suivante : qu’est-ce qui fait que l’improvisation pose, encore au XXIe siècle, problème ? Pour Alexandre Pierrepont, en se questionnant de la sorte, il s’agit de se redonner de la puissance d’agir.

 Pierrepont

Maison de la vallée, 11h

« Avec un grand F » de Sylvain Levey

Mélia Bannerman (lectrice), Richard Comte (elg)

Au sujet de ce spectacle, le livret du festival résume : « Avec cette pièce poétique, Sylvain Levey écrit une poétique du social, et livre une esthétique percutante sur le monde du travail et de la consommation. Un texte pour dire l’hyper consommation, questionner la société du jetable, du librement exploitable, une société entraînant des êtres humains vers des comportements inhumains. Des mots pour interroger les affres de notre société, traquer les barbaries modernes qui avancent masquer. » Mélia Bannerman et Richard Comte ont il me semble-t-il fait un choix précis au sujet de la question du rapport texte/musique : celui de leur indépendance-égalité (le trait d’union est important). Le texte remarquablement bien dit par Mélia Bannerman (une native de Luz !) possède son propre sens (linéaire, narratif, cumulatif), tandis que le guitariste va de son côté. La musique ne commente pas, n’illustre aucunement, pour au contraire développer tout un monde du presque silence, du quasi bruit, de la pure jouissance du son tel qu’en lui-même. De ce fait, l’acte créatif se situe à l’intersection des deux expressions, et se produit dans l’écoute menée par chacun des auditeurs.

Comte & lectrice

Maison de la vallée, 14h30

Merleau Ponty

Frédéric Jouanlong (vx multiples), Jésus Aured (acc)

Dans le prolongement de la fin de matinée, le duo Merleau Ponty démontre que les relations voix/instrument sont loin d’être épuisées. Cette fois, il s’agit d’un accordéoniste qui chante parfois, et d’un corps agissant (car outre la voix, Frédéric Jouanlong aime recourir à divers petits objets et surtout à un multi-piste qu’il commande en direct et manipule). Pour répondre à la question de savoir si la musique est un langage ou non, Merleau Ponty apporte à sa manière une réponse édifiante : le duo raconte une histoire mais ce n’est pas narratif. Frédéric Jouanlong ne prononce en effet pas de paroles distinctes dans la première longue improvisation. Mais ses gestes, ses mimiques, les sons produits, bien que sans signifiés, sont signifiants ! Pour la deuxième improvisation, il s’appuie sur un texte lu/vécu. Un esclandre éclate dans la salle entre un auditeur un peu ivre se déclarant anarchiste et une spectatrice à fort caractère très énervée d’avoir été dérangée par l’anar’ pendant une bonne partie de la représentation. Rebondissant aux « chut » des choreutes commentant l’action, le duo réalisa un bis chuchoté dont le développement calma les esprits.

 

Excursions artistiques en pays Toy #2

Champ proche de Luz-Saint-Sauveur (65), 18h30

Animal K

Violaine Lochu (vx, acc, objets), Marie-Suzanne de Loye (viole de gambe)

Après une animation musicale au cœur du village de Luz par le groupe Sikania (Aude Bouttard [cb], Agnese Migliore [vx, acc, perc], Sébastien Cirotteau [tp]) à laquelle je ne pus assister, Animal K se présenta sur une scène au milieu d’un grand champ pour le premier des deux concerts de la seconde excursion artistique en pays Toy. S’il se produit parfois en trio avec Serge Teyssot-Gay, cette fois Animal K se composait de sa « base » en duo. En ouverture, les deux jeunes filles interprétèrent à leur façon un « chant des montagnes et du soleil », avant de reprendre des chants de cultures différentes, yddishs notamment et même inuits. Pour la très grande majorité des spectateurs (pas tous), le duo se trouva placer au bon endroit, au bon moment, à savoir : en plein air, face aux sommets, au moment où le soleil, d’abord très chaud, descendait peu à peu, le tout agrémenté de musiques souvent aigres douces, entre rires et larmes.

Animal K

Château Sainte-Marie de Luz-Saint-Sauveur (65), 21h45

Ametsa

Beñat Achiary (vx), Erwan Keravec (cornemuse)

Le second concert de l’excursion artistique suivait le repas des moutonniers. L’ascension vers le château Sainte-Marie, qui surplombe et surveille le village, s’avéra l’action idéale pour aider à la digestion. Ce ne fut peut-être pas le cas du concert improvisé par le duo Ametsa. Je captais en effet des avis très partagés à la fin du concert, lorsque les spectateurs rejoignirent à pied, à la lumière des lampions du 14 juillet, le plancher des vaches de Luz. Certes, Beñat Achiary eut peut-être tendance à prendre trop d’espace. Il faut dire qu’il en avait, de l’espace, pour sa voix. Au point qu’il s’ingénia souvent à la lancer au loin pour faire chanter l’écho des reliefs, ce qui fit grand effet sur moi. J’appréciais tout autant l’emploi pour le moins inhabituelle de la cornemuse d’Erwan Keravec. Entre grondements/rugissements et envolées lyriques, leur improvisation totale d’un bloc me sembla produire quelques moments de bel intérêt. Je restais d’ailleurs sur une très bonne impression grâce aux dernières minutes de leur performance, une litanie merveilleuse entonnée par Beñat Achiary tandis que la cornemuse d’Erwan Keravec semblait avoir d’ultimes soubresauts avant de rendre son dernier souffle.

Achiary

Luz-Saint-Sauveur (65), chapiteau, 23h45

Metamkine

Christophe Auger (projecteur 16mm, images), Jérôme Noetinger (dispositif électroacoustique), Xavier Quéret (projecteur 16mm, images)

De la danse, de la poésie sonore, des lectures, et à présent c’est de la projection d’images que Jazz à Luz proposa à son public. Pas du cinéma, non. Mais de la projection d’images décadrées, brûlées, de la non mises au point… La cellule d’intervention Metamkine officie depuis vingt ans. Elle connaît son matériel sur le bout des doigts mais attend de lui justement qu’il ne fonctionne pas comme attendu. Alors l’improbable est possible, l’impensé devient envisageable. Plus abstrait que les surréalistes et le bruitiste de Russolo, il m’a cependant semblé que les artisans de Metamkine connaissait bien les travaux de leurs prédécesseurs. Je ne sais pourquoi d’ailleurs, le nom de cette cellule d’intervention m’évoque Vertov, l’auteur de L’Homme à la caméra (peut-être tout simplement par association d'idée, ayant vu le film récemment). Porté par l’onirisme insaisissable de Metakine, appelant peut-être à céder un peu plus aux avances de Morphée, la journée du festival sans doute la moins consensuelle des quatre s’achevait.

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20181201 - N° 712 - 116 pages

Le 6 janvier 1999, Michel Petrucciani s’éteignait à New York. Quelques mois plus tôt, le jazzman le plus populaire de...