JAZZ SUR LE VIF – GÉRALDINE LAURENT 4tet – OLIVIER KER OURIO 5tet

22 Feb 2021 #Concerts

Sombre samedi : pendant que le métro me conduit vers la Maison de la Radio (et de la Musique), un SMS d’Arnaud Merlin m’apprend que notre Ami Claude Carrière est mort autour de midi. Lourd symbole : la seconde partie du concert à huis-clos vers lequel je me rends sera en direct sur France Musique dans l’émission ‘Jazz Club’, que Claude Carrière avait inventée en compagnie de son Ami Jean Delmas.

La balance du groupe d’Olivier Ker Ourio est terminée. J’arrive pour écouter celle du quartette de Géraldine Laurent. L’une et l’autre dirigent des groupes qui ont publié un disque juste avant la pandémie. Et depuis un an les occasions de se retrouver sur scène pour un concert ont été plus que rares. Alors la balance, en plus d’assurer les bon réglages de son, pour l’enregistrement, la salle et les retours, permet aussi de se replonger dans le collectif, les sensations de groupe, l’écoute mutuelle, le plaisir de surprendre ses partenaires.

Le quartette passe en revue le programme : une bonne partie du disque «Cooking» (Gazebo / l’autre distribution, 2019). On peaufine Room 44, la vivacité de son tempo et les dialogues qui se nouent dans son déroulement. Puis la saxophoniste et le pianiste accordent leur phrasé et leur expression sur l’intro d’une ballade. L’ambiance est studieuse, mais la joie de jouer affleure. Quand tout semble prêt, c’est la pose avant le concert. Dans la salle, outre les techniciens et l’équipe de production, quelques professionnels. Pas plus de 20 personnes au total, c’est la règle.

GÉRALINE LAURENT «Cooking»

Géraldine Laurent (saxophone alto), Paul Lay (piano), Yoni Zelnik (contrebasse), Donald Kontomanou (batterie)

Paris, Maison de la Radio & de la Musique, 20 février 2021, 17h30

C’est maintenant le concert, qui commence bille-en-tête avec Next : intro par la saxophoniste seule, up tempo. Très vif dialogue entre le sax et le piano, et la rythmique pousse les feux. Joie de jouer. Comme si c’était la première et la dernière fois, en une seule occurrence. Puis c’est une sorte de valse, plus que valse, mais le rythme est là, comme implicite. Les phrases de Géraldine mêlent lignes lyriques et fractures-éclairs. Solo de piano dedans/dehors sur le plan harmonique, tout feu, tout flamme. Sax de nouveau, puis retour du piano dans un mode Soul Jazz. La saxophoniste déchire le voile de la valse dans le vertige de ses phrases, et quand on revient vers la réexposition, ce sont encore de multiples bonds et rebonds. Nous sommes subjugués. Puis c’est une ballade mélancolique, où l’expressivité se conjugue avec le vertige d’un temps fracturé, des éclats cursifs dans des phrases lentes. Dans l’impro de piano qui va suivre, les tensions harmoniques, très jouissives, n’empêchent pas que cela chante. C’est même un supplément de lyrisme. Et le concert va se poursuivre, dans cette même densité musicale, où l’expressivité n’étouffe pas les incartades. Et quand la basse ou la batterie partent en solo, c’est sur le même mode, entre lyrisme et puissante injonction du rythme. La force du dialogue, permanent, entre les membres du groupe, donne l’exacte image d’un jazz profondément vivant, ou plutôt sur le vif ! Vérification dans le futur à une date, pour l’instant inconnue, de la diffusion sur France Musique de cette première partie du concert. Être là, dans ce public réduit à quelques personnes pour cause de pandémie fut un privilège. France Musique le fera partager au plus grand nombre, et ces colonnes ne manqueront pas de vous informer de ce qui sera un événement partagé.

Diffusion sur France Musique le samedi 1er Mai à 19h dans l’émission ‘Jazz Club’

https://www.francemusique.fr/emissions/jazz-club/jazz-sur-le-vif-geraldine-laurent-quartet-cooking-94496

OLIVIER KER OURIO «Singular Insularity»

Olivier Ker Ourio (harmonicas, compositions), Grégory Privat (piano, piano électrique), Gino Chantoiseau (guitare basse), Arnaud Dolmen (batterie), Inor Sotolongo (percussions)

Paris, Maison de la Radio & de la Musique, 20 février 2021, 19h

Cette fois on est en direct sur France Musique dans l’émission ‘Jazz Club’. Dans le passage d’antenne, on entend la voix de Jérôme Badini qui diffusais un concert enregistré dans cette même salle, en 1971. Il vient d’apprendre la disparition de Claude Carrière et l’évoque. Ce que fait également Yvan Amar. En cet instant commencer en direct une émission qui fut inventée par Claude Carrière et Jean Delmas en 1982, et produite par eux jusqu’en 2008, pèse son poids de tristesse, mais aussi de souvenirs pour les joie prodiguées par cette émission au fil des décennies.

Le quintette d’Olivier Ker Ourio va jouer pour l’essentiel la musique de son disque «Insular Singuarity» (Bonsai Music, 2020), publié juste avant le premier confinement. Les nombreux concerts prévus n’ont pu avoir lieu, et les retrouvailles sur scène, et pour un large public par la magie de la radio, sont pour le groupe une promesse de bonheur. Le premier thème, A 380, est comme un symbole des envols croisés de ces musiciens issus de l’Océan Indien et des Caraïbes, qui se retrouvent dans ce groupe de créolité transcontinentale (ou plutôt trans-insulaire si l’on peut hasarder ce mot). Puis c’est une intro d’un harmonica de tessiture grave qui effleure le Concerto d’Aranjuez, et qui est ensuite rejoint par le groupe. Maintenant l’atmosphère est plutôt celle du calypso. Olivier Ker Ourio a changé d’harmonica, il improvise par vagues successives, puis Grégory Privat entreprend des unissons en dialogue, main droite sur le piano électrique, et main gauche sur le piano de concert, avant d’opter pour le grand piano, en dialogue avec la basse, la batterie et les percussions. C’est une vivifiante joute rythmique (au passage, merci Stravinski ! Les rythmes des Îles n’oblitèrent pas les trouvailles des années 1910). Puis Olivier Ker Ourio présente le titre suivant, Largue pa tienbo, qu’il traduit du créole par ‘Ne lâchez rien’. C’est de circonstance, et il le souligne, mentionnant tout à la fois les difficultés du temps pour les artistes, et le plaisir de retrouver un public par la voie des ondes. C’est un thème d’une mélancolie cuivrée (la vibration nostalgique des lamelles de l’harmonica, ces anches libres que le souffle humain fait chanter). Puis le piano va s’enflammer, entre vibrations extrêmes et lyrisme assumé. L’harmonica fait retour, vers un climat de jazz-fusion. Et le concert va se poursuivre, dans un dialogue permanent, et très prégnant, de l’harmonica et du piano avec la section rythmique, qui brille de vitalité virtuose. Vient l’ultime thème du concert, une composition d’Olivier Ker Ourio dédiée à François Jeanneau : Gramoune Zano. Après avoir inauguré l’aventure de l’Orchestre National de Jazz en 1986, le saxophoniste était parti pour l’Île de La Réunion afin de créer un département de jazz au Conservatoire de Saint-Denis. C’est là qu’il découvrit cet harmoniciste d’exception, et contribua à le faire connaître en Métropole, et au-delà de nos frontières. Bel hommage, qui se termina à 19h58 précises, pour le passage d’antenne de France Musique. Ce concert est à réécouter sur France Musique en suivant ce lien

https://www.francemusique.fr/emissions/jazz-club/direct-olivier-ker-ourio-a-la-maison-de-la-radio-92023

Xavier Prévost

Brève de jazz

Michael Mantler Edition publie les partitions du Jazz Composers Orchestra !

À partir de la seconde moitié des années 1960, un certain nombre de musiciens s’inscrivant dans la mouvance free développèrent une réflexion sur la manière dont on pouvait résoudre un paradoxe : comment marier l'exigence de l’écriture avec l’absence de contraintes autoritaires donnée à un soliste ? De multiples solutions se développèrent comme par exemple les tenants du Third Stream ou des expériences plus ou moins proches comme les "Intuitive Muzik" de Stockhausen ou celles du théâtre instrumental. Dès 1964, à l’initiative de Bill Dixon, un groupe de musiciens très impliqués dans l’avant-garde jazzistique s’empara de cette question comme de celle d’une pratique free pour grand ensemble. Unissant leurs forces, les membres de ce Jazz Composers Guild avaient pour noms Cecil Taylor, Archie Shepp, Sun Ra, Roswell Rudd, John Tchicai, Burton Greene, Paul Bley, Carla Bley et Michael Mantler. Les premiers concerts du Jazz Composers Guild Orchestra se tirent en décembre 1965. À cette occasion, Michael Mantler pu évaluer ce qu’il avait envisagé pour articuler et équilibrer jeu d’ensemble coordonné avec présence d’un soliste improvisateur. Conçues entre 1963 et 1968, titrées "Communications" et suivi d’un simple numéro, ses pièces présentent chacune une solution différente selon le soliste pressenti. Quasiment cinquante plus tard, Michael Mantler remettra ses ouvrages sur le métier pour aboutir à une version actualisée de sa série, bien vite enregistrée par le Jazz Composers Orchestra Update. L’ensemble de ces partitions est dorénavant accessible sous la forme d’un volume papier de très belle facture distribué par ECM (https://ecmrecords.com/shop/1614851464/michael-mantler-bundle-1-michael-mantler-editions). Il se révèle du plus haut intérêt pour tous ceux qui voudront approcher et/ou entrer de manière approfondie dans la musique de Michael Mantler, passionnés comme chercheurs. Ce volume 1 des Michael Mantler Editions se présente sous la forme d’un ouvrage de 255 pages au papier d’excellente qualité. L’aspect éditorial s’avère irréprochable : remarquable introduction synthétique de Richard Williams ; une première partie qui donne à lire les pièces initiales dans un format réalisé avec un éditeur de partition et sous forme manuscrite en fac similé ; la seconde partie comporte les versions « update » mais sans manuscrits cette fois – car sans doute n’y en a-t-il pas eus. Curieusement, pour les versions du XXIe siècle un changement de disposition instrumentale a été adopté, les cuivres passant au milieu de la page alors qu’ils étaient placés en haut de la partition pour les pages des versions princeps de la première partie. Toutes les parties sont par ailleurs notées en sons réels, un usage qui aurait dû se répandre après les initiatives en ce sens de Prokofiev et Honegger, par exemple, dans la première moitié du XXe siècle. Chaque partition se présente à la fois sous la forme d’un score d’orchestre et de sa réduction pour piano en bas de page, ce qui facilite réellement la lecture. Les intérêts à posséder un tel objet sont multiples. Ecouter une musique partition en main permet d’abord d’aller chercher dans le son certaines parties que la prise de son des albums du XXe siècle n’a pas pu/su rendre audibles. L’œil, en ce cas, aide l’oreille, y compris pour percevoir certaines logiques musicales quelques fois difficilement repérables à la seule audition, ou du moins parfois plus rapidement. Des aspects stylistiques de Michael Mantler ressortent-ils ainsi d’autant mieux, l’usage des techniques de relais de timbre, de mélodie de timbre et d’aléatoire contrôlé par exemple. La partition permet surtout d’apprécier d’autant mieux les propositions des solistes parce que l’on « voit » ce qui relève chez lui de l’invention pure, de l’improvisation dirigée, de l’extemporisation (c’est-à-dire un jeu entre interprétation et improvisation) et/ou du simple respect de la partition. Ces scores d’orchestre apportent aussi, bien sûr, des réponses à tous ceux qui se posent la question de « comment cela fonctionne ? » abordée en introduction de ce texte. In fine, cet élégant objet possède surtout la vertu d’appeler à la réécoute, ce qui n’est pas la moindre des qualités ! Ludovic Florin

Chick Corea s’en est allé

C’est avec une grande tristesse que nous venons d'apprendre la disparition du légendaire pianiste Chick Corea, à l'âge de 79 ans. Sideman inoubliable, leader à nul autre pareil, il n'avait jamais cessé de partager les musiques auxquelles il avait dédié sa vie.

Dispositif Jazz Migration

Musicien.ne.s, vous avez jusqu'au 15 janvier 2021 pour proposer votre candidature au dispositif Jazz Migration et bénéficier d'un accompagnement artistique et professionnel ainsi que d'une tournée en France et en Europe. https://jazzmigration.com/postuler/

EN KIOSQUE

20210501 - N° 737 - 80 pages

Tandis qu’au micro de Marion Rampal Archie Shepp, qui vient de publier le somptueux “Let My People Go” en duo...