Un Marius et Fanny avec l’accent jazz

24 Dec 2018 #

Dans la grande salle du Silo, le festival « Marseille Jazz des cinq continents » présentait jeudi dernier la version jazz de « Marius et Fanny », opéra de Vladimir Cosma d’après la trilogie de Marcel Pagnol.

Marius et Fanny, opéra de Vladimir Cosma d’après l’oeuvre de Marcel Pagnol, avec Tom Novembre (narrateur et César), André Minvielle (Panisse), Irina Baïant (Fanny), Hugh Coltman (Marius), et les Voice Messengers et le grand orchestre symphonique de la NDR de Hambourg sous la direction de Jörg Achim Keller, Jeudi 20 décembre 2018 au Silo (quartier de la Joliette à Marseille)

C’est un pari audacieux que cette version jazz de l’opéra Marius et Fanny, créé à Marseille en 2007 avec Roberto Alagna et Angela Gheorghiu. Cette nouvelle version prend le parti radical de « déterritorialiser » l’oeuvre de Pagnol avec une distribution internationale (une soprano russe, un Anglais, un Béarnais…) qui fait un peu vaciller nos certitudes, et nécessite deux ou trois morceaux pour s’acclimater, mais qui a le grand mérite de souligner l’aspect universel de l’oeuvre de Pagnol: il s’agit de Marseille, bien sûr, mais il s’agit avant tout d’amour, et d’une jeune fille (Fanny) qui aime un garçon (Marius) qui l’aime aussi mais lui préfère le grand large, d’un vieil homme (Panisse) qui épouse la jeune fille enceinte, et le marin qui revient…
Pour autant, l’aspect marseillais n’est pas gommé. Il reste présent à travers l’accent, qui est très subtilement traité: ni trop souligné (ne pas folkloriser) ni trop édulcoré (ne pas pasteuriser), il est pris en charge par Tom Novembre, narrateur à la voix d’or, qui joue aussi César, le père de Marius, et par André Minvielle (qui n’est pas provençal mais Béarnais, et dont l’ accent gascon amène une couleur chantante et méridionale).
Mais en fait, ce Marius et Fanny a surtout l’accent jazz. Sur scène, les quatre solistes (Tom Novembre, Irina Baïant, Hugh Coltman, André Minvielle) sont flanqués à gauche des Voice Messengers, groupe vocal bien connu, et à droite du grand orchestre symphonique de la NDR de Hambourg. La réussite de cet opéra-jazz tient à ce contraste: un orchestre massif, puissant, additionné d’un choeur (choeur et orchestre c’est un peu fromage et dessert…), bref une formidable puissance de feu, qui n’écrase par les solistes mais fait ressortir au contraire leur humanité: voix sur le fil d’Hugh Coltman, précise mais délicatement éraillée par l’émotion, voix chaude et grave, très grave même de Tom Novembre, voix souple et agile d’André Minvielle avec ses petites craquelures subtiles et émouvantes. En écoutant ce dernier planer avec grâce au-dessus de l’orchestre on se disait: mais quand reconnaîtra-t-on que ce gars-là est notre plus grand chanteur, et quand aura-t-on l’idée de le confronter pendant tout un disque avec un big-band? Jeudi soir, cela se voyait comme le nez au milieu de la figure: André Minvielle est fait (aussi…) pour ça…
Quant à la voix d’Irina Baïant, elle tranche par sa puissance avec celle des autres solistes , ce qui n’est pas en soi un problème car il n’est écrit nulle part que les voix et les timbres doivent être coulées dans le même moule. Mais elle a tendance parfois à forcer sa voix, au détriment de la clarté d’énonciation. Heureusement, dans la deuxième partie du spectacle elle joue plus sur le registre de la retenue, et se révèle très émouvante, en particulier avec ses trois « Marius » lancés comme des cris déchirants dans le final. Auparavant, les spectateurs auront pu goûter quelques moments merveilleux d’interaction entre les solistes et l’orchestre, avec la scène de la recette du Picon-Citron-Curaçao (avec ses fameux quatre tiers) et la célébrissime partie de carte, que je pensais inadaptable pour une comédie musicale, mais qui est brillamment et joyeusement rendue avec ses « tu me fends le coeur » qui reviennent comme des riffs irrésistibles. Au final l’opéra se révèle par moments un peu hétérogène et un peu imparfait (on regrettait par exemple qu’il n’y ait pas eu plus d’interactions entre les solistes de l’orchestre et les chanteurs) mais il emporte l’adhésion par l’humanité frémissante de ses chanteurs (avec une mention toute spéciale à Tom Novembre qui passe avec grâce et classe de son rôle de narrateur à celui de César). Voilà un spectacle en tous cas dont personne ne contestera l’originalité ni le panache.

JF Mondot

Brève de jazz

Les Grands Prix de l’Académie Charles Cros ont été décernés hier soir

Grand Prix Jazz à CÉCILE McLORIN SALVANT pour son disque 'The Window' (Mack Avenue / Pias) Grand Prix Blues au groupe DELGRES pour son disque 'Mo Jodi' (PIAS) JORDI PUJOL, du label Fresh Sound, a reçu un Prix in honorem pour son travail sur l'édition phonographique et les rééditions, depuis 1983, et en particulier pour ses récentes publications de rééditions et d'inédits du jazz français des années 40 à 60. JOËLLE LÉANDRE a reçu un Prix in honorem en musique contemporaine pour l'ensemble de son parcours musical, à l’occasion de la parution récente de 'Double bass', ( B. Jolas, G. Scelsi, J. Cage, J. Druckmann, J. Léandre par J. Léandre) (Empreinte digitale). Elle a publié également cette année plusieurs disques de musique improvisée http://charlescros.org

Bill Carrothers: solo unique au Duc

C'est sans doute le pianiste le plus rare de notre époque, à tous les sens du terme: si l'ont tient bien nos tablettes, l'immense Bill Carrothers ne s'était plus produit à Paris depuis... 2011! Alors, pour une fois qu'il quitte sa retraite du fin fond du Michigan, on ne manquera pas sous aucun prétexte son unique date au Duc des Lombards ce jeudi 6 décembre, qui plus dans l’intimité d'un solo, configuration dans laquelle il nous a livré ses plus grands disques.

Palmarès.

C’est l’Auxane Trio du pianiste Auxane Cartigny avec le contrebassiste Samuel F’hima et le batteur Tiss Rodriguez qui a remporté l’édition 2018 du prix international Jazzymatmut dans le cadre des actions culturelles du Groupe Matmut. Le trio a touché un chèque de 8 000 €. 2ème prix : le quartette de Ludovic Ernault (5 000 €). 3ème prix : l’Eugène quintette (2 000 €). Auxane Cartigny avait ouvert la série de des 20 pianistes à suivre publiée tout au long du mois d’octobre dans les Bonus de jazzmagazine.com.

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20190301 - N° 714 - 100 pages

Il y quatre-vingts ans naissait Blue Note. Afin de célébrer comme il se doit cet anniversaire, Jazz Magazine consacre son...