Bons baisers de Norvège

Du 11 au 15 août avait lieu le festival de jazz d’Oslo (Norvège). L’éclectisme de sa programmation, autant que sa qualité, offrait un excellent panorama de la diversité du jazz aujourd’hui.
Du jazz un peu partout dans la ville de l’après-midi au soir : parfois gratuit, comme sur cette place située près du théâtre national, sur l’une des grandes artères de la ville, la Karl Johan Gate.
La musique se niche dans une multitude de lieux, de taille et d’ambiance différentes, du Juret (café intime et décontracté) où l’on peut écouter du jazz expérimental, à ces hauts lieux de la scène jazz norvégienne que sont le Cosmopolite (ancien cinéma reconverti en salle de concert) et la Nasjonal Jazzscene, en passant par le Becco (tendance plus électro-pop) ou le Herr Nilssen (jazz mainstream ) ou encore les ambiances berlinoises et alternatives du Blå, installé dans une ancienne filature au bord du fleuve Akerselva. Mais j’en oublie. Plus d’une vingtaine de lieux avait été réquisitionné par Line Juul, directrice du festival, et son équipe : y compris la salle de réception de l’Université, y compris le sublime musée Munch, qui donne sur les quais, où l’on trouve des toiles merveilleuses, au-delà du célébrissime Cri. Par exemple ce tableau, La jalousie, qui représente trois personnages dont Munch à gauche. A voir la couleur de leur visage, ils semblent victimes de mal de mer. En une toile, Munch nous dit que la jalousie rend l’être humain verdâtre. Tandis que le personnage du milieu, la femme, objet manifeste de la rivalité, affiche un visage de chien rouge. La jalousie rend vert, suggère t’il, et elle rend chien. En une toile, Munch nous en dit autant que Proust en une centaine de pages…
Mais revenons à nos moutons jazzistiques.
Du jazz un peu partout, donc, tous les jazz, avec de belles découvertes. Je voudrais commencer par là, par ce que furent pour moi les deux gros chocs de ce séjour. D’abord la rencontre, le 14 août, sur la Victoria Nasjonal Jazzscene de deux météorites, le saxophoniste américain Darius Jones, et le guitariste japonais Otomo Yoshihide. Une véritable expérience sonore. Darius Jones est un esprit brillant, éclectique, admirateur de Sun Ra, de Roscoe Mitchell, qui se rattache à la tradition de la grande musique noire contestataire. Une personnalité aux multiples facettes. Dans sa discographie on trouve par exemple l’étonnant Le bébé de Brigitte (avec Emilie Lesbros, sur le label Aum fidelity). Brigitte, c’est Brigitte Fontaine, que Darius Jones vénère et considère comme l’une de ses inspirations. Quant à Otomo Yoshihide, c’est le même genre d’individualité non pasteurisée. Un jeu explosif, abrasif, féroce. Il existe sur youtube une version hallucinante du Lonely Woman d’Ornette Coleman qui donne une idée de l’énergie de ce musicien par ailleurs compositeur de musiques de film, et leader, dans les années 90 du groupe Ground Zero (six disques gravés). Et donc la première rencontre entre ces deux musiciens, souhaitée par le saxophoniste, avait lieu à Oslo.

Elle fut à la hauteur des promesses. Darius Jones, au saxophone alto, a un son d’une force et d’une densité phénoménales. On pense spontanément à Albert Ayler. Il joue des bribes de mélodies, qui pourraient paraître simples, mais qui sont balancées avec une telle conviction qu’elles perdent toute naïveté. Il y a quelque chose du douanier Rousseau chez lui. Et en face, lui Otomo Yoshihide lui envoie un épais brouillard de distorsions. Chaque fois qu’il joue, il semble s’électrocuter. Il n’envoie pas des notes, il envoie des décharges électriques. C’est sauvage et beau, l’énergie ne retombe jamais car elle est nourrie par deux batteurs, Gerald Cleaver (qu’on ne présente plus, il a enregistré plusieurs très beaux disques notamment aux côtés de Craig Taborn) et Yasuhiro Yoshigaki.
Un autre choc, un peu dans le même genre d’énergie sauvage, fut le 12 août la rencontre du groupe Cortex, propulsé par le trompettiste norvégien Thomas Johansson et son compatriote le saxophoniste Kristoffer Berre Alberts, augmenté des guitaristes Nels Cline et Hedwig Mollestad. Cette musicienne norvégienne de 44 ans, qui possède son propre trio (on recommande l’album Bees in the bonnet chez Rune Gramofon) est pour moi une des révélations de ce festival. Et donc Cortex, c’est quoi ? C’est un groupe qui a Ornette Coleman et de Don Cherry dans sa moëlle épinière, et John Zorn dans sa glande pinéale.

Cela donne des unissons trompette-saxophone vigoureux mais élégantes, presque hard-bop. Et ensuite tout part en vrille, toute joliesse est passé au kärcher, mais d’une manière festive, joyeuse, insolente. Thomas Johansson (qui signe l’essentiel des compositions) prend un solo incandescent, puissant, fiévreux, suivi par son compère saxophoniste Kristoffer Berre Alberts. Hedvig Mollestad, biberonnée manifestement à King Crimson, envoie là-dessus des riffs acérés qui ressemblent à une nuée de frelons. Mais elle sait aussi poser des nappes sonores subtiles. l’autre guitariste, Nels Cline, l’appuie subtilement. On a cette sensation d’oxygène raréfié des grands concerts : sans doute parce qu’à force de tant écouter on en oublie de respirer. Je retrouve un peu de l’atmosphère de ce concert dans le dernier disque de Cortex, Did we really (Sauajazz) avec Hedvig Mollestad, que j’écoute en écrivant ces lignes.
Sinon, plein de choses formidables. Le Tord Gustavsen Trio (Tord Gustavsen, piano ; Harald Johnsen, basse ; Jarle Vespestad, drums) auteur de plusieurs albums inoubliables chez ECM, qui invitait le trompettiste Arve Henriksen. Concert magnifique. La suggestion du début, sur la fin, cède face à l’euphorie : les musiciens se jettent alors à corps perdu dans le blues, et tout à coup les clichés sur le jazz nordique et sa soit-disante retenue volent en éclat, Tord Gustavsen fait des milliers de notes, Arve Henriksen a un son énorme et fait chanter les spectateurs. Quoi d’autre ? Ah oui, le concert de Ben Wendel dans la salle d’honneur de l’université entouré du Norwegian Wind ensemble a joué les compositions de son album de 2023, All one, et la résonnance puissante de cette salle faisait de ce concert une expérience sonore.

Sinon, la découverte de deux chanteuses suédoises très différentes. Amanda Ginsburg, 36 ans, (le 14 août, au Herr Nillssen) avec un trio d’une fantastique élégance, Filip Ekestubbe au piano, Niklas Fernqvist à la basse, Snorre Kirk à la batterie. Amanda Ginsburg chante en suédois (« parce que c’est une langue qui possède un équilibre idéal entre les consonnes et les voyelles » me précise t’elle), et ce swing suédois a de l’allure, du charme.

Mariam Wallentin, 44 ans, autre vocaliste formidable mais dans un genre différent, plus expérimental, entendue avec Anja Lauvdal (piano) au Juret, et avec le saxophoniste Kjetil Møster au Kunstnernes Hus le 13 août. Un chant à fleur de peau, beaucoup d’intériorité. Quand elle chante ses compositions, elle est habitée, et même visitée. On peut écouter d’elle le récent Spring Flood, avec le Vestnorsk Jazz ensemble (label Hubro).

Un festival de jazz, ce sont des concerts, mais aussi des rencontres. Celle de Miloud Guiderk, par exemple, le fondateur du Cosmopolite. Né à Casablanca, il arrive en Norvège en 1970, travaille dix ans avec les handicapés avant de fonder deux lieux essentiels pour la vie du jazz à Oslo : Un ancien cinéma reconverti en salle de concert, le Sandvika, et surtout le Cosmopolite , en 1992. Dans ce dernier lieu, tout le monde ou presque y a joué.

Des photos de Miloud avec Dizzy, Dexter, Stéphane ornent l’entrée de la salle. Miloud est intarissable sur les grands du jazz qu’il lui a été donné de côtoyer : Dizzy, qui bien que végétarien ne peut s’empêcher de goûter son couscous d’agneau, Grappelli, souffrant en coulisses mais ressuscité sur scène, qui s’était rappelé avoir joué dans ce lieu en 1934 avec Django (« Et quand il est revenu, il a parlé aux murs »). Il se souvient de tous, Art Blakey et ses problèmes d’audition, Hank Jones et sa simplicité (« Il est arrivé directement de l’aéroport, a mangé un hamburger, et a écrit la set-list sur la serviette qui l’accompagnait… »). Un seul ne trouve pas grâce à ses yeux, Charlie Haden, éternel insatisfait : « Je lui avais réservé une très belle suite, il trouvait toujours une tache dans un coin, il m’a fait le coup deux fois ! »). Miloud montre avec fierté une incroyable affiche du début des années 80, où l’on trouve, programmés dans la même semaine, Jim Hall trio, Nusrat Fateh Ali Khan, Joe Zawinul Syndicate, Gerry Mulligan, Bill Evans, Screamin Jay Hawkins…

Autre rencontre marquante, Johan Hauknes, critique de jazz à Salt peanuts, esprit brillant passé de la physique théorique à la sociologie sans jamais délaisser le jazz, est la bonne personne capable de démêler ce qu’est ou ce que n’est pas le jazz nordique, souvent confondu avec l’esthétique ECM. Il donne quelques repères historiques précis (paragraphe spécifiquement destiné à Frank Bergerot) : « Le jazz scandinave c’est d’abord le Danemark, et la Suède. Tout simplement parce que ces deux pays possédaient de bons clubs de jazz, le Montmartre à Copenhague, le Golden Circle à Stockholm. C’est là que se sont d’abord installés les musiciens américains comme Ben Webster… ». Deux hommes allaient changer cela et faire apparaître la Norvège sur la carte du jazz : George Russell, et Don Cherry. En été 1965, George Russel, établi à Stokholm, vient en Norvège. Il rencontre un jeune saxophoniste très doué, ivre de Coltrane, mais qui n’envisageait pas de devenir musicien professionnel et se destinait à la linguistique. Son nom : Jan Garbarek. Il joue avec Russell, parle avec lui, et tout à coup son univers bascule. « Les théories harmoniques de Russel, exposées dans The lydian chromatic concept of tonal organization lui ouvrent des portes » souligne Johan Hauknes. Il fait partie du sextet de George Russell avec d’autres musiciens appelés à un grand avenir (Arild Andersen, basse, Jon Christensen, batterie, Terje Rypdal à la guitare ). En 1967, un autre musicien, Don Cherry, installé en Suède, mais ayant l’occasion de jouer régulièrement en Norvège discute avec des musiciens locaux. Il les interroge sur la musique traditionnelle, et les pousse à reconsidérer leurs propres racines : « Jusque là la musique traditionnelle norvégienne ne sortait guère du musée. A partir de là, elle devient une matière intéressante, vivante pour les compositeurs ». Johan Haukes, qui déteste l’appellation vague de « jazz arctique » popularisée par certains médias dès les années 70 et met l’accent sur un autre point sociologique, qui a caractérisé la Norvège comme d’autres pays scandinaves (et peut-être européens) : « Dans les années 60, la musique contemporaine change de perspective et commence à s’intéresser aux musiques improvisées, dont le jazz. Des contacts féconds se créent. Dans le même temps la création d’ECM en 1969, dont Jan Garbarek devient une des figures de proue (son deuxième album, Afric Pepperbirds en 1970) donne une visibilité à ces musiciens… ». Le jazz nordique n’est donc pas issu de la contemplation des fjords ni du spleen induit par des hivers trop froids à Oslo ou à Copenhague: il s’enracine dans des phénomènes sociologiques et historiques précis.

Retour au festival d’Oslo. L’un des derniers concerts, programmés au Cosmopolite, est un hommage au Miles électrique. Un groupe mélangeant les genres et les générations a été constitué avec André Rolighten (saxophone ténor et basse clarinette), Marte Eberson et Jon Balke aux claviers (très convaincants tous les deux), Hedvig Mollestad à la guitare, Audun Erlien à la basse, Veslemoy Narvesen et Gard Nilssen à la batterie. Et à la trompette, deux musiciens pour évoquer le Prince of darkness : Nils Petter Molvaer, et la jeune Kristina Fransson. Il y a beaucoup de bonnes idées dans cet hommage, par exemple l’énonciation à la guitare par Hedvig Mollestad de it’s about that time. Mais Nils Petter Molvaer, un peu nonchalant, semble bien en retrait de la sauvagerie raffinée de Bitches Brew et l’énergie retombe. Heureusement, la jeune trompettiste Kristina Fransson prend la musique à bras le corps, donne tout ce qu’elle a, et injecte à la musique l’incandescence nécessaire.

Avec cette musicienne, avec le pianiste Kjetil Mulelid qui proposait le 15 août un concert de piano solo où effluves jarretiennes et influences de la musique romantique se combinent en puissantes vagues lyriques, la relève du jazz norvégien semble assurée…
Texte et photos JF mondot