Jazz à Couches, trente-neuvième édition, persiste et signe
39ème festival car il y eut, ici comme ailleurs, ‘l’année covid’, une année sans festival. Trente-neuvième, avec cette persistance dans le désir de faire entendre le jazz d’ici (la Bourgogne, la France), et d’ailleurs. Le jazz et sa périphérie, avec son cortège de musiques voisines ou cousines, qui respirent le même air de liberté

PREMIER JUILLET, PREMIÈRE SOIRÉE
C’est une tradition : ouverture avec le Big Band de Couches, orchestre d’amateurs talentueux autant que passionnés, encadrés par des professionnels de la musique, et dont certains membres, passés et présents, sont liés à l’activité viti-vinicole qui fit connaître la région dans le monde entier. La musique, et spécialement les cuivres et les anches, font partie de la culture de ce bourg d’environ 1500 âmes qui compte, sauf erreur de ma part, deux écoles de musique. Et pour la suite de la soirée, un chœur amateur de 40 voix, accompagné par un trio de Jazz, venus en voisins de Chalon-sur-Saône.
BIG BAND de COUCHES
Direction : Franck Tortiller
Bernard Foudrot (batterie), Serge Blanot (guitare basse), Céline Guillemet (guitare), Fabien Esthor, Jean-Claude Royet, Patrick Seurre (saxophones altos), Anne Duchêne, Yves Boyer (saxophones ténors), Richard Legouhy (saxophone baryton), Olivier Boreau, Philippe Choquet, Didier Chabridon, Hervé Gonneaud, Christian Demonmerot (trombones), Alain Dard, Sylvain Fargeix, Philippe Guillemain, Sylvain Augy, Stéphane Desvignes (trompettes)
Couches, Zone de Loisirs, 1er juillet 2026, 20h

Comme toujours, le petit orchestre baptisé ‘Les Sardines à l‘huile’ introduit en cortège le concert : que la fête commence !

Un répertoire qui balaie l’histoire, de Duke Ellington à Frank Zappa, avec un détour par une valse qui rappelle autant l’accordéoniste qui l’a composée que le compositeur Émile Waldteufel. Des inoxydables du Duke, comme The Mooche , Concerto for Cootie ou Portrait of Louis Armstrong , dans des arrangements qui osent parfois la singularité ; et puis le formidable Grand Wazoo de Zappa, issu de son disque éponyme, le plus proche du jazz, et qui accueillait (pour le disque comme pour les tournées) quelques solistes réputés de cette musique. Et d’autres compositeurs, puis en rappel un blues qui mêlait l’intro d’Armstrong en 1928 pour West End Blues avec des effluves de Stormy Weather . Belle coda pour un concert vibrant de passion. Quelques solistes de haut vol dans l’orchestre nous ont régalés, et les rares imperfections des tutti ou des sections n’ont en rien affecté notre plaisir !

L’entracte, entre chien et loup, permet une déambulation sur le site qui entoure le chapiteau….


…. et de goûter l’Esprit du lieu

MUSIQUE PLURIEL + TRIO SEGMENT ‘Autour de Minuit’
MUSIQUE PLURIEL, chœur mixte à géométrie variable
co-direction : Barbara Trojani & Catherine Faure
TRIO SEGMENT
Antonin Néel (piano), Jean Waché (contrebasse), Victor Prost (batterie)
Couches, Zone de Loisirs, 1er juillet 2026, 21h30
La rencontre d’un chœur mixte, à prédominance féminine, et d’un trio de jazz. Le chœur est le fruit d’une histoire qui a commencé voici quarante année à Chalon-sur-Saône avec des ateliers vocaux. Un chœur qui peut se scinder en chœur féminin ou masculin, et qui se présente aussi pour certains titres en effectif plus réduit. Un répertoire où se mêlent Monk, Horace Silver, Ellington, des standards canonisés par le jazz (Lullaby of Birdland ), mais aussi Lil’ Darlin’ de Neal Hefti revu en ballade francophone pour Henri Salvador par Frank Ténot et Daniel Filipacchi. Et plusieurs chansons de Claude Nougaro : Le Cinéma , Sing Sing Song , Mater (‘Terre mater…’). Des arrangements (signés Cyrille Martial) parfois audacieux, et donc source de quelques tensions harmoniques ou rythmiques involontaires dans l’interprétation. Mais le chœur fut valeureux, et le résultat suscita un enthousiasme plus que mérité.

2 JUILLET, FIN D’APRÈS MIDI ET SOIRÉE
Aujourd’hui ça commence en fin d’après midi, sur une place face à la mairie, avec un concert gratuit, devant une nombreux public. Concert qui est en fait une master class animée par des musiciens du Big Band de Chalon-sur-Saône. Un prolongement de l’affiche régionale de la veille

SCHOOL BAND CHALON BOURGOGNE
Couches, Place de la République, 2 juillet 2026, 17h30

Un grand orchestre à vertu pédagogique, qui rassemble à la fois de jeunes musiciens en formation et des amateurs qui se frottent au répertoire du big band Chalon Bourgogne, dont les membres encadrent cet atelier. Répertoire exigeant, avec des arrangements qui requièrent précision et implication musicale. Des solistes qui s’expriment à leur niveau, très bon pour certains. Une belle manière de confronter les artistes en devenir au contact du public, manifestement ravi, et qui exprime chaleureusement son adhésion à cette performance didactique et artistique

SMOKING MOUSE
Christian Girard (accordéon), Anthony Caillet (euphonium, flugabone)
Couches, Zone de Loisirs, 2 juillet 2026, 20h

Des musiciens entendus ici-même en quintette, voici quelques années, et qui présentaient cette fois leur duo, déjà concrétisé par un disque, avec aujourd’hui un tout nouveau répertoire qui sera enregistré prochainement. Un alliage instrumental inusité, mais qui fonctionne à merveille, par alternance de mélancolie et d’extrême vivacité. Au premier titre, c’est l’euphonium qui commence, dans une atmosphère de douceur un peu nostalgique. Son discours se développe en phrases libres et aventureuses, jusqu’à l’entrée de l’accordéon, pour une montée en tension, puis un decrescendo conclusif. Et le fil du concert suivra un peu le même schéma : un instrument ouvre le ban, rejoint ensuite pour un échange et des prises de parole singulières. Le flugabone, compromis entre le trombone à piston et ce qui pourrait être une sorte de saxhorn comme le bugle, mais plus grave, va entrer dans le jeu, et l’euphonium reviendra. La très belle expressivité des instruments, magnifiquement exploitée par les deux artistes, et la qualité des compositions (et des improvisations) nous ont transporté sur un petit nuage de bonheur musical.

MARION RAMPAL ‘Song For Abbey’
Marion Rampal (voix), Mark Priore(piano), Thmas Naïm (guitare), Simon Tailleu (contrebasse), Frédéric Jean (batterie)
Couches, Zone de Loisirs, 2 juillet 2026, 21h30
La chanteuse présentait le programme de son très beau disque éponyme, qui a obtenu cette année une Victoire du Jazz. Un hommage à la grande artiste que fut Abbey Lincoln, et surtout à la compositrice-autrice de chansons qui portaient, tout à la fois, la marque de sa vie de femme et d’artiste, et de ses engagements personnels. Marion Rampal incarne ces textes, et cette musique, avec une intensité, et un art musical, qui forcent l’admiration. Évoquant entre deux chansons ce que furent la vie et l’art d’Abbey, elle fait revivre la mémoire de cette grande artiste, sans chercher l’imitation, simplement la force et l’authenticité de l’hommage. Avec au passage un coup de chapeau à Archie Shepp, dont elle reprend, en le traduisant un poème, et une musique. Un concert qui suscita, de la part du public (chroniqueur inclus), un très vif enthousiasme, et une ovation verticale plus que méritée

4 JUILLET, FIN D’APRÈS MIDI et SOIRÉE
Le vendredi 3, le chroniqueur avait fait faux bond pour se rendre dans l’Yonne sur la tombe d’un Ami de jeunesse, disparu voici plus de 30 ans, et rendre visite à la sœur de cet ami, qui ne pouvait être là que ce jour-là. Mais j’ai recueilli de bons échos de la soirée du vendredi 3 : Swing Folie, puis Sanseverino

Le samedi 4, en milieu d’après midi, sous la charpente médiévale de la grange du Prieuré Saint-Georges, un duo donnait un concert assorti, sous l’intitulé ‘Le Jazzadugoût’, d’une dégustation des vins du Couchois : bourgogne aligoté et bourgogne rouge du Domaine de Vincent Royet, le fils et successeur d’un des saxophonistes du Big Band de Couches
FRANCK TORTILLER & MISJA FITGERALD-MICHEL
‘The Open Chords of David Crosby’
Franck Tortiller (vibraphone), Misja Fitzgerald-Michel (guitare)
Couches, Prieuré Saint-Georges, 4 juillet 2026, 16h30

Le duo a donné le programme de son disque éponyme paru récemment : une ode à la richesse mélodique et harmonique de David Crosby, au travers des thèmes issus de ses enregistrements des années 60-70. Engagement, inventivité et musicalité extrêmes durant tout le concert, par une sorte d’alternance des rôles. Chacun assurait, tour à tour, l’assise harmonique et rythmique qui porte l’arrangement, tandis que le partenaire s’aventurait dans les libertés de l’improvisation. Du Grand Art musical, comme un religion sans autre dieu que la musique, et dont le prophète serait David Crosby, revu et magnifié par ce formidable duo : très beau moment de musique !

PATRICE HÉRAL ‘Peu à peaux… Quand le tambour donne de la voix….’
Patrice Héral (batterie, percussions, voix, électronique)
Couches, Zone de Loisir, 4 juillet 2026, 20h30
C’est beaucoup plus qu’un solo de batterie : un jeu de sons, de rythmes et de voix. Grâce au concours des effets, de sa voix, des appeaux et de petites percussions, il crée en temps réel des boucles qui deviennent un paysage sonore sur lequel sa voix improvise, avec la plus grande liberté, parfois dans des langues imaginaires. C’est un tourbillon de sons et de musiques qui nous entraîne très loin de nos bases. Un doux vertige, avec des émotions fortes. Une sorte de concert pataphysique qui secoue nos codes et nous comble d’émois nouveaux.

Et pour l’ultime séquence il appelle au vibraphone Franck Tortiller, dont il fut naguère le complice musical, notamment dans l’Orchestre National de Jazz. Bouquet final explosif avec mille feux, mais sans artifices.

YOUN SUN NAH -BOJAN Z ‘Elles’
Youn Sun Nah (voix, piano à pouces, boîte à musique à ruban perforé, petites percussions)
Bojan Z (piano, piano électrique)
Couches, Zone de Loisirs, 4 juillet 2026, 22h

Le concert s’intitule ‘Elles’, comme son disque paru en 2024. En fait c’est plutôt un libre parcours entre ses disques des dernières années, alternance de douceurs expressives et d’explosions musicales et esthétiques. Grande précision des exposés et des échanges improvisés, où la chanteuse ne se contente pas d’user de l’invraisemblable étendue de sa palette vocale, mais accorde aussi une très belle place aux formidables ressources pianistiques et musicales de Bojan Z.

Et le cadrage n’exclut pas l’intense liberté dont l’une et l’autre font usage jusqu’au paroxysme. Par exemple pour Asturias , où il et elle s’en donnent à cœur joie. Et bien d’autres titres nous offriront cette intensité de l’extrême, entre deux moments de douceur mélancolique ou de tendresse nostalgique. Plus qu’une performance, une sorte de cérémonie aux deux visages, et d’un bout à l’autre un grand moment de musique, salué par un public debout, depuis le premier rang jusqu’au fond de la salle. Merci les artistes !
Xavier Prévost
