Jazzahead! jour 2 : la jeunesse prend le pouvoir
la chanteuse Sorvina dans ses œuvres.
En ce deuxième jour, une sélection d’artistes plus divers et spectaculaires que jamais ont mis la barre encore plus haut à tous les niveaux, notamment une jeune génération au talent explosif.
C’est la pianiste et chanteuse coréenne Sol Jang qui ouvre le bal de cette deuxième journée, installée en Hollande et qui a constitué un trio avec Johannes Fend (contrebasse), Max Hering (batterie). Elle présentait en avant-première mondiale des titres de son nouvel album, illustration de sa profession de foi musicale affinée depuis une dizaine d’années : la musique comme vecteur d’introspection. Elle est pourtant loin de de résumer à une méditation : c’est tout le tumulte de son feu intérieur qu’exprime qui passe sans transition du murmure au déchaînement de puissance brute, non sans démontrer leur maîtrise de techniques très diverses, notamment sous l’archet de Johannes Fend. Leur palette va de la joliesse et du lyrisme assumés aux confins de l’abstraction mélodique et donc d’une saisissante forme d’urgence émotionnelle.
Beaucoup attendaient le concert de la tromboniste belge Nabou Claerhout, qui a déjà une certaine réputation notamment en France, d’autant qu’elle présentait son tout nouvel album Indigo (Edition Records) : sur scène, le bassiste Cyrille Obermuller, le guitariste Gijs Idema, et le batteur Daniel Jonkers cultivent atmosphères cosmiques et graves, dialogues à bâtons rompus et morceaux narratifs qui révèlent une plume aiguisée : tout le monde aura compris en quoi le nom de Nabou est sur toutes les lèvres quand la conversation tourne autour des talents à suivre.
Salle d’à côté, le groupe Rays Of Light du trompettiste Richard Koch était dans un tout autre état d’esprit : avec une inhabituelle frontline composée de Fabiana Striffler (violon) et Valentin Butt (accordéon) et sa section rythmique – Igor Spallati, contrebasse, Nora Thiele, dont la batterie est un assemblage hétéroclite de percussions, il joue une musique dont on ne sait pas très bien si elle tient plus d’airs de fête traditionnels européens, du jazz de l’ère des big band ou de la pop. Une chose est sûre, on se sent un peu chez soi en l’écoutant tout en ayant aussi l’impression de faire un voyage.
Dans un tout autre style, mais avec un pouvoir de séduction pas si différent, le sextette Hederosgruppen avec Martin Hederos, claviers, Emil Strandberg, trompette, Andreas Sjögren (saxes soprano et ténor et clarinette basse), Josef Kallerdahl, contrebasse et Konrad Agnas, batterie, se vit au présent, et en live de préférence car la présence scénique de chacun, en particulier du saxophoniste au jeu de jambe très actif, traduit les sentiments portés par la musique tout en les augmentant d’une dimension théâtrale peu commune. La musique, justement, mêle urgence post-bop, lignes de basse répétitives, mélodies ornette-colemaniennes et fluctuations d’énergies aux accents “spiritual”, échos de hip-hop et chorus enflammés.
Attention, événement : le trio du pianiste Jeremy Ledbetter, venu de Toronto, est fort du bassiste Rich Brown et de la star de la batterie Larnell Lewis, vu et entendu par des millions de jazzfans au sein de Snarky Puppy. Le niveau de jeu et la richesse de leur palette est immédiatement apparente : tradition jazz, musiques caribéennes, grooves néo-orléanais, pop, ces trois-là se jouent des frontières et s’imposent avec une autorité naturelle jouissive à écouter. L’intensité et l’éloquence des improvisations font de leur showcase l’un des plus spectaculaires jusqu’ici (même si l’émotion aussi est là), ce qui n’est pas peu dire.
Ce n’est pas la même tranquillité qui anime le Kristina 4, mené par l’altiste Kristina Brodersen, protégée de rien moins que Lee Konitz, avec Bastian Stein, remarquable trompettiste dont les phrases sineueuses n’excluent pas une certaine luminosité dans l’intention et le timbre, le bassiste Christian Ramond et le batteur Silvio Morger. Drive solide, énergie constante, mais une inquiétude lancinante persiste dans les thèmes et la façon de les harmoniser, qui capte l’attention d’un bout à l’autre. Les morceaux sont dédiés à Kurt Cobain comme à ces journées chaotiques où on aurait mieux fait d’oublier d’allumer son réveil : la tradition est là mais elle parle des choses d’une façon très actuelle.

La chanteuse Nana Rashid remet elle aussi en question à sa façon, les frontières : arabe, africaine et danoise, résonnent dans sa voix des échos de grandes chanteuses afro-américaines, Nina Simone en tête, mais son superbe trio, Benjamin Nørholm Jacobsen (piano), Martin Brunbjerg Rasmussen (basse), Lasse Jacobsen (batterie) l’emmènent vers l’imaginaire des contrées froides avec toute l’approche de la tradition du jazz que ça peut supposer : érudition et jouage de haut niveau mais aussi certaine qualité atmosphérique qui leur permet de transformer l’ambiance de la salle 7.2 en quelques instants. Et c’est à une de ses consœurs qu’on doit le concert qui, à en croire l’effervescence de la salle avant même que le show ne commence, était peut-être l’artiste la plus attendue de la soirée, si ce n’est de l’ensemble de cette édition 2026. Dirigeant des musiciens comme jadis un James Brown ou un Prince, se lançant dans des chorégraphies avec sa choriste Charlotte Colace la jeune chanteuse et rappeuse Sorvina, originaire des États-Unis mais installée à Berlin où elle a apporté tant sa culture du hip-hop que de la shout music de l’église noire, a surfé sur le groove électrisant que prodiguent son irrésistible groupe (Elias O. Graversen et ses claviers churchy, le bassiste Karl Kindermann et le batteur Jakob Hegner qui groovent comme un seul homme) autant qu’elle l’alimente par sa présence magnétique, et son enthousiasme contagieux et sa conviction en son groupe, aussi soudé qu’une famille, sont si forts qu’elle a charmé le public en quelques instants. On est à l’église, on est en pleine battle de rap, on participe à une liesse collective digne d’un grand concert de pop : en état de flow, elle use de son dont oratoire et de son charisme avec une facilité qui laisse pantois et emporte forcément l’adhésion. Un nom dont on n’a sans doute pas fini d’entendre parler. Yazid Kouloughli